"L'amour de Dieu et l'amour du prochain"

L'archimandrite Raphaël (Karelin)

Un docteur de la loi a demandé à Jésus : « Maître, quel est le plus grand des commandements de la loi? Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur, Ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22 36-39).
Lors de son voyage, un pèlerin a entendu qu’un moine du grand schème menant une vie spirituelle élevée vivait dans le désert, il décida de le visiter et de se confesser auprès de lui.
Le moine du grand schème l’a reçu avec amour et lui a demandé d’écrire sa confession sur un papier. Le voyageur a passé plusieurs jours dans l’ermitage en faisant pénitence devant Dieu. Il a écrit ses péchés sur un papier et a donné ce dernier au starets. Le starets a lu attentivement la confession et a dit : « Mon frère, tu a écris beaucoup de choses vaines, mais tu ne t’es pas rappelé du plus important ».  Puis il a continué : « Tu confesses toujours les mêmes péchés, alors que le Seigneur te les a pardonné – tu ne crois donc pas au Mystère de la Confession et tu répètes tes péchés encore et encore ». Tu ne crois donc pas que le Sang du Christ, versé pour ton salut, a déjà lavé tes péchés ? Il suffit de les confesser une seule fois.
Par ailleurs, tu parles beaucoup de circonstances qui n’ont rien à voir avec tes péchés. Tu décris en détail les péchés que tu as commis en pensées – mais il ne faut pas le faire : en les énumérant, tu peux souiller ton âme encore une fois avec cette mémorisation. Tu parles d’autres personnes dans ta confession : il ne faut pas mentionner de noms à la confession – parle uniquement de toi. Et enfin, tu n’as pas parlé du plus important : tu n’aime pas Dieu et  tu n’aime pas les gens ».
Le voyageur a objecté : « Père, comment puis-je ne pas aimer Dieu ?! C’est pour Lui que j’ai tout abandonné et que je voyage comme un mendiant ! Comment puis-je ne pas croire l’Evangile, et Ses saints mots – qui d’autre sur terre je puis croire ? Comment puis-je ne pas aimer les gens ?! Je vis de leur grâce – chaque personne qui me donne un sou ou un morceau de pain me sauve de la faim – c’est mon bienfaiteur. De quoi puis-je m’enorgueillir devant les gens, alors que je ne possède rien à part ces vieux habits ».
Le starets a répondu : « Mon frère, tu ne connais pas encore la vie spirituelle intérieure parce que tu ne connais pas bien ton cœur et tu n’as absolument pas compris ce dont je te parle. Lis donc la confession que m’a apporté il y a peu mon fils spirituel ».
Il lui a donné quelques papiers avec la confession, et le voyageur a commencé à lire à haute voix : « En étudiant minutieusement ma vie, j’ai compris que je n’aimais pas du tout Dieu : celui que j’aime, je le porte en mon cœur, et je me rappelle de son nom avec douceur ; celui que j’aime, je pense à lui en permanence. Et est-ce que je pense beaucoup à Dieu ? La majeure partie de mes pensées est dédiée à ce qui est vain, temporel, et au pêché. Sur les 24 heures que dure une journée, je consacre à peine une heure à la providence divine.
Quand je pense à Dieu, c’est sans enthousiasme et par obligation, et si pendant ce temps quelqu’un vient me raconter des nouvelles quelconques, j’absorbe avidement chaque mot. Quand je lis le Saint Evangile ou les écritures des Saints Pères, j’oublie momentanément ce que je viens de lire, alors que je me souviens des commérages et des ragots pendant des années ; et cela veut dire que je n’aime pas Dieu.
Ceux que j’aime, je discute volontiers avec eux, et le temps passe sans que je ne m’en rende compte, alors que quand je me consacre à la prière, c’est avec effort et pénibilité – et quelques minutes de prière paraissent durer des années. Je veux impatiemment terminer la prière pour me consacrer à mes obligations. Je cherche même un prétexte pour terminer la prière rapidement. C’est pourquoi je vois que je n’aime pas Dieu, sinon je voudrais discuter avec Lui et penser à Lui.
Celui que j’aime, je veux aller à sa rencontre. Mais comment vais-je à l’église ? Froidement, sans engouement, en ne ressentant pas la présence de Dieu dans l’église. Cela signifie que je n’aime pas Dieu. Pendant la prière, je ne pense pas à Dieu, mais aux choses superflues, et parfois après avoir terminé ma prière, je ne sais même plus si j’ai lu les prières du matin ou du soir – c’est pourquoi même le temps de la prière n’est pas consacré à Dieu.
Si l’on aime quelqu’un, on doit réaliser ses volontés avec engouement. Le Seigneur Lui-même a dit : « Si vous m’aimez, gardez mes commandements » (Jean 14,15). Si j’aimais Dieu, j’aurais appris par cœur tous Ses commandements et j’essayerai de les réaliser. Alors que si on me demandait maintenant de les citer, je ne saurai même pas le faire. C’est pourquoi je vois que je n’aime pas Dieu.
Quand devant moi advient le choix d’agir, selon la volonté de Dieu ou selon la volonté de mon cœur conquis par les passions, la plupart du temps j’agis selon l’impulsion de mes passions, c’est pourquoi je n’aime pas Dieu.
En ce qui concerne l’amour des gens, c’est en regardant ma vie que j’ai compris que je n’aime personne à part moi-même. Quand on aime une personne, nous voyons en elle que les bons côtés, alors que moi je ne vois que les mauvais aspects des gens, leurs péchés. Il n’y a qu’en moi que je trouve du mérite et de la vertu. Cela veut dire que je n’aime pas les gens. Celui qu’on aime, on lui pardonne volontiers, alors que moi je me souviens longtemps des offenses, si ce n’est toute la vie. Cela veut dire que je n’ai en moi aucun amour.
Il est écris dans les Saintes Ecritures : « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux qui pleurent » (Romains. 12, 15), mais en regardant mon cœur, je vois que la prospérité et le bonheur des gens ne me réjouis pas, j’y suis indifférent. Je vois même quelque chose de plus effrayant en moi : le bonheur des autres m’attriste. Et au contraire, quand il arrive un malheur aux gens, je fais semblant de compatir, alors qu’à l’intérieur je jubile. C’est pour cela que j’ai compris que je n’aime pas les gens, et que je n’ai rien de saint en moi !
Ma foi, n’est qu’une foi de façade. Si je croyais en l’Evangile, l’idée de l’enfer me ferait peut, et je chercherai le Royaume des Cieux, alors que l’idée de la mort et de la vie future ne fait pas peur à mon cœur de pierre. Je vois comme autour de moi les gens meurent, cependant, je vis comme si je serai éternellement sur terre. Cela veut dire que je suis un non croyant, cela veut dire que je n’ai pas la peur de Dieu. Même les démons de l’enfer, qui haïssent le Seigneur, ont peur de Lui (Jacques 2,19), comme le disent les Ecritures, mais moi je n’ai pas cette peur, qui est donnée même au diable : je n’ai pas peur des avertissements du Seigneur, par lesquelles il s’adresse au monde et à moi à travers les Prophètes, je suis complètement insensible.
Je me considère comme croyant, mais je vis comme si Dieu n’existait pas. Et plus encore, quand j’ai soif de pécher et que ma conscience me tourmente, j’essaye de tuer, d’étouffer ma conscience, j’ai l’impression qu’il serait mieux pour moi que Dieu n’existe pas. Cela veut dire que dans mon cœur je suis un déicide, je ne crois pas en Dieu et je ne L’aime pas.
Je me tiens à l’office lors de ces saintes minutes quand l’Esprit Saint couvre les gens qui prient dans l’Eglise, et même lors de ce moment effrayant pour les Anges eux-mêmes, j’ai des pensées et des mémoires impures et vicieuses. Alors que je me trouve dans le temple de Dieu, je transforme mon cœur en un aliment pour les porcs. Cela veut dire que je n’aime pas Dieu. Cela veut dire que je ne crois en rien de sacré.
Je suis rempli d’orgueil : dans mon cœur je considère que tous les gens sont comme inférieurs, alors que je suis une sorte d’élu. Je me suis converti en une sorte d’idole, devant laquelle seule je me prosterne.
Si je lis les Saintes Ecritures et les ouvrages des Saints Pères, ce n’est pas pour les réaliser, mais pour paraître sage devant les croyants en racontant les livres saints. Alors que quand je suis avec des laïcs, au contraire, j’ai peur de montrer que je suis chrétien, pour qu’ils ne se moquent pas de moi et ne me traitent pas de fanatique. Devant les gens laïcs, je suis gêné de faire le signe de croix, par lequel l’humanité fut sauvée. C’est pourquoi je considère que je suis un homme qui n’aime pas Dieu et qui déteste les hommes, qui ne croit pas en quoi que ce soit de sacré, et qui est rempli d’orgueil satanique ».
Le voyageur s’est horrifié et a dit : « Père, en effet, j’ai confessé mes péchés, mais je n’ai pas vu ces péchés dans mon cœur. Que dois-je faire pour aimer Dieu ? » Le starets a répondu : « Toute ma vie je m’efforce d’aimer Dieu. Cet effort est bien le nôtre, mais l’amour est un don de la miséricorde de Dieu. Je peux cependant te donner quelques conseils.
Sais-tu ce qu’est une loupe ? C’est un verre qui possède les propriétés suivantes : si l’on concentre quelques rayons de soleil à travers ce verre et qu’on les oriente vers un arbre, l’arbre prend feu petit à petit et brule. Ainsi, tels les rayons de soleil concentrés dans la loupe, concentre ton esprit dans la profondeur de ton cœur, et garde en ton cœur le nom de Jésus Christ, puis pense aux bienfaits de Dieu, au fait que tu te trouves sur le torrent de la grâce Divine, au fait que chaque jour de ta vie est un don de Dieu. C’est comme ça que tu commenceras à éprouver de la gratitude envers Dieu, et de la gratitude naîtra l’amour.
Ensuite, lis le Saint Evangile chaque jour, pour le réaliser. Chaque soir pense aux actions que tu as accomplies dans la journée, quels péchés tu as commis, et quel commandement tu as réalisé.
Pour aimer les gens, ne juge jamais personne, et essaye de te souvenir que chacun a ses vertus cachées, et dis-toi la chose suivante : «  qui que soit cette personne, elle est meilleure que moi ». Fais des bonnes œuvres à l’égard de tes ennemis et prie toujours avec les mots suivants : « Seigneur, donne moi de T’aimer avec la même force avec laquelle j’ai aimé le pêché ! » ».
L’Evangile nous rappelle que le plus grand des commandements, le but de notre vie, c’est la volonté d’aimer le Seigneur, autrement dit, de Lui consacrer tout notre cœur ; et d’aimer chaque personne comme la personne qui nous est la plus proche. Ces commandements nécessitent beaucoup d’efforts et de dévouement, mais le Seigneur promet une grande récompense en contrepartie. Celui qui porte en son cœur l’amour se démarque des autres personnes, comme si son cœur était une pierre précieuse, qui ferait rayonner une lumière invisible. Cette lumière ne peut être vue par lui-même, mais les autres personnes la ressentent dans leur cœur. C’est pourquoi les gens se rassemblaient autour des ermites et des moines, les gens allaient dans les monastères lointains, pour se réchauffer aux rayons de cet amour invisible pour le monde.
Nous sommes des chrétiens parce que nous avons dans notre cœur un amour spirituel. Les commandements au sujet de l’amour que Dieu porte pour les hommes sont les ailes qui élèvent les hommes. S’il n’y a pas d’amour dans une personne, elle ressemble à un misérable vers de terre, qui, impuissant, erre sur la terre et ne peut se relever de la poussière et des cendres.
Dans la prière de Saint Jean Chrysostome, que nous lisons tous les soirs, il y a la demande du don de l’amour. Mais nous devons demander pas seulement le soir, mais  en tout temps au Seigneur : « Seigneur, donne moi la grâce de T’aimer ; Seigneur, donne-moi les forces d’exaucer Ta volonté ; donne-moi le courage de renoncer à mon orgueil ! »