• Paroisse St Jean Le Russe

Considérations sur l'œcuménisme et l’Église Orthodoxe Russe

Mis à jour : 9 janv. 2018

L'œcuménisme est dangereux non seulement parce qu'il s'efforce de déformer l'Orthodoxie mais parce qu'il divise également le peuple orthodoxe. D'un côté, l'œcuménisme continue à empoisonner la vie de l'Église orthodoxe, et de l'autre, les ennemis de l'œcuménisme se retrouvent eux-même divisés en de nombreux groupes ou "juridictions" qui s'accroissent chaque année. Les divisions surviennent parmi les orthodoxes, c'est également le fruit de l'œcuménisme, c'est également l'Apostasie et cette image de fragmentation globale n'est pas moins dangereuse que celle de l'adhésion de l'Église orthodoxe dans le Conseil Mondial des Églises. L'un et l'autre menacent l'enseignement de l'unité de l'Église.

Selon toutes probabilités, tout le monde sans exception désire que les deux parties de l'Église russe, l'Église Orthodoxe Russe du Patriarcat de Moscou et l'Église Orthodoxe Russe Hors-Frontières, trouvent une communion dans la Vérité. Il y a de l’espoir pour cela car depuis ces dernières années l'EORPM s'est éloignée de façon notable de l'œcuménisme. Mais la complète émancipation de l’œcuménisme ne s’est pas encore produite et des obstacles à notre communion persistent. En toute justice, on ne peut pas maintenant dire que l’EORPM dans son entité prêche l’œcuménisme. Des représentants individuels le prêchent mais l’écrasante majorité du peuple et du clergé en rejette de façon décisive le faux enseignement. Il est également difficile maintenant d’imaginer que des livres défendant l’œcuménisme puissent être proposés dans les églises en Russie. Le monachisme s'oppose directement à l’œcuménisme. Les demandes de retrait du Conseil Œcuménique des Églises se sont quelque peu affaiblies car les dirigeants du PM ont convaincu les moines et les laïcs que leur attitude envers le CME avait subi des changements essentiels et qu’actuellement il n’y avait plus de prières ni de cérémonies œcuméniques communes, les représentants de l’EORPM devenant seulement des observateurs dans le CME.

Les dirigeants du PM ont également convaincu le peuple et le clergé que les documents de Balamand et de Chambésy n’avaient pas été approuvés par la direction de l’Église et qu’il n’y avait donc pas de raison de s’alarmer, bien que nous notions que ces documents n’ont pas été rejetés ni même évalués correctement. Les prières œcuméniques ont pratiquement cessé alors qu’elles avaient lieu régulièrement dans les plus grandes cathédrales. Nous notons également que, comme auparavant, elles sont autorisées avec la bénédiction de l’évêque diocésain. Il y a des changements visibles dans les pages du Journal du Patriarcat de Moscou (JPM). Avant, on pouvait y trouver une ou deux références sur les prières œcuméniques, voire les prières inter-confessionnelles dans chaque numéro. Aujourd’hui il est difficile d’en trouver même la mention. Le journal officiel du PM ne contient maintenant presque aucun rapport sur les activités œcuméniques. A une époque, il y avait des cas où, lors des congrès inter-confessionnaux à Moscou (1987-1988), tous les membres du synode du PM avec à leur tête le patriarche, participaient à des prières silencieuses avec des hindous et des bouddhistes. Actuellement cela ne se produit plus, bien qu’il n’y ait pas eu de véritable évaluation de ce type de manifestation. Il y a beaucoup de laïcs et de prêtres en Russie qui sont aujourd’hui convaincus d’après leur propre expérience que l’œcuménisme n’existe plus, qu’il est mort. Ces croyants sont en règle générale simplement déroutés par l’EORHF car ils ne comprennent pas pourquoi, encore maintenant, elle ne retire pas ses reproches au lPM pour son œcuménisme. A leurs yeux, nous sommes involontairement et à contre cœur injustes. Cela aussi doit être pris en compte. L’opinion est répandue en Russie que notre Église appelle ostensiblement à l’exclusion totale de tout contact avec les hétérodoxes. Ils ont l’impression que nous appelons "œcuménisme" toute conversation ou dialogue avec une autre foi et que nous demandons une prétendue complète "isolation". Ces deux dernières années, le patriarche Alexis a indiqué à plusieurs reprises dans les médias que l’Église russe ne pouvait être isolée et que c’est pour cela qu’elle restera adhérente au CME. Ces opinions sont également largement exprimées en Russie. Maintenant que le dialogue a été entamé avec l’EORPM, nous devons calmement considérer toutes les questions du mouvement œcuménique et de l’appartenance au CME. Nous devons montrer pacifiquement et avec des arguments sonores que notre communion est entravée par le problème de l’œcuménisme et en premier lieu par la question de l’adhésion au CME.

Il y a deux niveaux de participation dans les activités inter-confessionnelles. Le premier est la participation avec les droits du simple observateur, non en tant que membre mais comme simple assistant. Le deuxième est l’adhésion complète à une organisation œcuménique. Malheureusement, l’EORPM participe aujourd’hui aux travaux du CME en tant que membre du Conseil. C’est sur ce problème que nous devons nous concentrer je pense parce que c’est cette adhésion de l’EORPM au CME qui, plus que toute autre chose, contredit les canons de l’Église orthodoxe, qui, intentionnellement ou pas, menace ses plus profonds enseignements et reste un obstacle à notre communion. On peut énumérer les raisons qui font de l’adhésion au CME un tel problème :

1 - la première raison importante est que l’EORPM reste aujourd’hui un membre de la haute direction du CME et qu’elle participe à l’administration, la planification et le financement de tous les travaux du CME. Les représentants officiels de l’EORPM sont présents dans le Comité Central du CME. Ce Comité Central en est l’organe administratif qui en détermine la politique, fait les déclarations officielles sur l’enseignement de la foi et fait des évaluations morales sur différents phénomènes de la vie contemporaine dans les régions qui lui sont présentées par les églises membres. Les membres du dernier Comité Central du CME ont été choisis lors de l’Assemblée du CME à Harare en 1998. La liste officielle des membres du Comité Central compte en tout environ 150 personnes dont 9 femmes prêtres et 5 personnes du Patriarcat de Moscou avec à sa tête l’évêque Hilarion (Alféev). La dernière session du Comité Central avec la participation des membres de l’EORPM a été tenue fin août 2003.

En plus de la participation dans le Comité Central, les représentants du Patriarcat de Moscou sont aussi membres du Comité Exécutif du CME dont le but est la supervision directe de tous les travaux du CME et l’organisation de toutes les activités. La liste officielle des membres du Comité Exécutif compte 24 personnes en incluant le représentant du Patriarcat de Moscou, l’évêque Hilarion (Alféev). En plus de monseigneur Hilarion, le Comité Exécutif compte les représentants du Patriarcat de Constantinople, de Roumanie et de l'Église Orthodoxe d'Amérique. La dernière session du Comité Exécutif avec la participation des représentants du PM a été tenue en août 2003. Pendant cette session, un nouveau "Comité sur la Prière" a été formé avec pour but de préparer le texte et le rite de la prière œcuménique. Dix personnes composent ce comité, incluant le représentant du Patriarcat de Moscou, le père Andrei Eliseev. En même temps, le vice-président de ce "Comité sur la Prière" est une femme prêtre protestante.

En se basant sur la participation de l’EORPM dans la direction du CME pour l’orientation, la planification et le financement des Travaux du Conseil, on peut conclure que l’EORPM est en fait responsable de toutes les décisions du CME, ce qui contredit l’enseignement dogmatique et moral de l’Église Orthodoxe.

2 – La deuxième raison de l’incompatibilité de l’adhésion dans le CME aux lois de l’Église est que la Constitution de CME considère l’adhésion comme étant spécifiquement celle de l’entière église locale dans son entité et non pas des représentants individuels. Chaque église locale est considérée par le CME comme étant membre à part entière, c’est à dire partie d’une association hétérodoxe. D’après les "Bases du CME", c’est une "Confrérie d’Églises". C’est dans cette définition qu’est la différence essentielle par rapport à la formulation d’origine proposée par le comité appelée "Foi et Ordre" en 1937, quand le futur CME était présenté comme étant une "Communauté de représentants d’Églises". La différence est significative. Un Comité d’Églises n’est pas la même chose qu’un Comité de représentants d’Églises comme indiqué précédemment. Dans la situation présente, il s’avère que l’Église Orthodoxe est considérée comme faisant partie de quelques communautés plus larges sous le nom de CME. Le Conseil n’est pas une simple « personne » possédant une « signification ecclésiologique » comme indiqué dans l’en-tête de la Déclaration de Toronto.

La compréhension de l’appartenance au CME comme adhésion de l’entière Église Orthodoxe existe dans les documents des églises locales . Comme exemple, la citation suivante dans le document intitulé "L’Église Orthodoxe et le CME". Ce document a été adopté lors d’une session de consultation inter-orthodoxe à Chambésy en 1991. Le point 4 dit : « Les Églises Orthodoxes participent à la vie et aux activités du CME, à la condition de comprendre que le CME est "un Conseil d’Églises" et non un conseil d’individus, groupes, mouvements ou personnes religieuses qui sont impliquées dans le but, les tâches, la vision du Conseil ». (JMP1, 1992, p. 62). L’adhésion au CME n’est pas une simple observation des activités du Conseil, en fait, cela signifie devenir une partie de la communauté œcuménique. L’EORPM ne peut être un membre du CME puisque cela signifie faire partie de la communauté œcuménique.

3 – La troisième raison pour laquelle l’adhésion au CME contredit l’Orthodoxie est que l’adhésion signifie nécessairement l’accord avec les principes constitutionnels du CME et ses règles. Par exemple, la Constitution du CME (partie III) stipule que le Conseil a été formé par les églises membres pour servir le seul mouvement œcuménique. Cela signifie-t-il que les églises membres devraient ou doivent complètement servir le mouvement œcuménique ? De toute apparence, oui. De plus, la Constitution (partie II) utilise les mots suivants pour décrire les devoirs des églises rejoignant le Conseil : "En cherchant la communauté de foi et de vie, de témoignage et de service, les églises, à travers le Conseil, faciliteront partout le témoignage commun et nourriront la croissance d’une conscience œcuménique".

Un autre document constitutif important est la déclaration "Par le biais d’une compréhension et vision commune du CME". Ce document a été adopté par le Comité Central en 1997 avec la participation des représentants d’églises locales. Il contient également des vues incompatibles avec l’enseignement orthodoxe de l’Église. Tout d’abord, il s’agit de savoir comment comprendre correctement le terme fondateur "des Bases du CME" qui veut que le Conseil soit une communauté d’églises. Il en découle que les églises membres du CME sont considérées comme étant entrées en communion ecclésiastique organique avec les autres membres du CME, avec toutes leurs maladies et hérésies. Le document "Par le biais d’une compréhension et vision commune du CME", au point 3.5.3 répand directement cette communion ecclésiastique sur l’entière Église Orthodoxe et tout son peuple.

Le principal document du CME possédant une signification constitutionnelle reste le document de Toronto "L’Église, les Églises et le Conseil Mondial des Églises". C’est sur la base de ce document que les églises locales ont rejoint le CME en 1960. Il contient aussi des principes clairement définis qui à leur racine contredisent l'Orthodoxie. Par exemple, le point 4.8 dit : "Les Églises membres entrent en relations spirituelles par lesquelles elles cherchent à apprendre les unes des autres, à s'entraider pour que le Corps du Christ puisse être érigé et que la vie des Églises soit renouvelée". Il est évident que le principe de "l'érection du Corps du Christ" contredise l'enseignement orthodoxe sur l'Église alors qu'il est prescrit dans le document fondateur du CME et qu'il n'a pas été modifié.

D'après les éléments ci-dessus, nous pouvons conclure que l'adhésion au CME présuppose le consentement aux principes constitutionnels qui contredisent l'Orthodoxie. L'EORPM ne devrait pas être membre d'une organisation dont les principes constitutionnels contredisent l'Orthodoxie. La conférence de Thessalonique en 1998 a décrété qu'il était nécessaire de réformer le CME. En décembre 1998, un "Comité Spécial" sur l'Orthodoxie a été mis en place au CME. La moitié de ce Comité était composée de représentants d'églises locales, l'autre moitié d'hétérodoxes. Le but du Comité était de clarifier les problèmes de la participation orthodoxe et de désigner les moyens de les résoudre. Il a même été assumé que de l'activité du Comité résulteraient des changements tels qu'ils ne contrediraient pas les lois de l'Église Orthodoxe. Le "Rapport final du Comité" contient des idées qui prêchent la théorie des branches. "La Commission prévoit un Conseil qui maintiendra les églises ensembles dans un espace œcuménique où les églises, par leur dialogue, continueront à faire tomber les barrières qui les empêchent de se reconnaître les unes les autres comme étant des églises qui confessent une foi, célèbrent un baptême et administrent une eucharistie" (section A, point 11).

Cette citation sur le faire tomber des barrières qui empêchent d’atteindre l’unité, reflète clairement la théorie des branches dans un document signé par les représentants des églises locales (orthodoxes) .

De plus, le "Rapport final du Comité" dans son point 30, section A, appelle tout le monde à rester membre du CME pour "renouveler l’accord de rester ensemble" et le point 39 déclare directement que les églises membres du CME "ont trouvé le progrès à travers l’unité".

Ces derniers documents ne laissent aucun espoir de réformer le CME. A un moment donné, le Bureau des Affaires Extérieures de l’Église du Patriarcat de Moscou a fait une proposition pour diviser la structure du CME en plusieurs parties dont l’une serait réservée pour les églises dites traditionnelles. Jusqu’à présent, le CME a rejeté la proposition de sa propre fragmentation. Lors de l’avant dernière session du Comité Central, le secrétaire général du CME, Konrad Reiser, a parlé dans son rapport de la nécessité de réformer le CME, mais, d’après lui, cette réforme serait nécessaire à cause des problèmes de globalisation sociale et économique alors qu’il n'a mentionné que brièvement les désirs des orthodoxes quelque part dans son 7ème point.

Ces documents ne laissent aucun espoir sur la cessation des prières œcuméniques. Le rapport n’indique nulle part que les orthodoxes peuvent ne pas participer aux prières communes avec les hétérodoxes. Il parle uniquement du besoin de différencier la prière "confessionnelle" de la prière inter-confessionnelle. Le document ne rejette pas en principe les prières communes avec les femmes-prêtres ou avec les adeptes de péchés contre-nature. En ce qui concerne la prêtrise des femmes, ces deux derniers documents disent approximativement la même chose que le document de Damas de juin 1998 où il était indiqué que les questions d’accord ou de désaccord avec la prêtrise des femmes, l’avortement ou les péchés contre-nature ne devront pas séparer les membres du CME.

Il n’est pas nécessaire de parler dans le détail du mouvement œcuménique contemporain, son esprit nous est à tous connu. Mais nous devons parler de la nécessité de cesser d’en être membre ou participant et de le quitter. Le choix est maintenant clair pour les participants du mouvement œcuménique. Avec qui sont-ils ? Avec les Orthodoxes ou avec le mouvement œcuménique ? Avec l’écrasante majorité du clergé en Russie et à l’étranger ou avec des protestants qui nous sont étrangers ? Peut-il y avoir une réelle paix dans l’Église russe si ce choix n’est pas fait ? Peut-il y avoir une vraie unité dans la Vérité sans ce choix ? Mais si, et que Dieu nous vienne en aide, ce choix est fait correctement, alors la véritable paix reviendra dans l’Église, ce que nous désirons et ce pourquoi nous prions devant les Saints Dons à chaque liturgie.

Nyack, NY, 8-12 décembre 2003.

Discours d'introduction lors de la table ronde sur l'œcuménisme

lors de la Conférence du Clergé de l’Église Russe Hors-Frontières.

Diacre Nicolas Savchenko

(St Petersbourg)

Traduit de l’anglais par R. Milovic.

Article publié dans La Voie Orthodoxe N°35 (Printemps 2004)


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