• Paroisse St Jean Le Russe

L’Ancien Testament dans l’Église du Nouveau Testament par le protopresbytre Michel Pomazansky

Mis à jour : avr. 14



De nombreux siècles nous séparent du temps où les livres de l’Ancien Testament ont été écrits, particulièrement les premiers. Et il n’est plus facile pour nous de retourner en pensées dans les conditions de vie dans lesquelles ces livres inspirés ont été créés et qui sont décrites dans les livres eux-mêmes. Cela a donné naissance à de nombreuses interrogations qui peuvent troubler l’homme moderne. De telles interrogations surgissent particulièrement lorsque les gens essayent de concilier la vision scientifique contemporaine avec la simplicité des idées bibliques sur le monde. Des questions d’ordre général s’élèvent quant à savoir jusqu’à quel point la vision vétérotestamentaire peut correspondre à la vision néotestamentaire. Et souvent les gens se demandent : “À quoi bon l’Ancien Testament? Les enseignements et les écritures néotestamentaires ne sont-elles pas suffisantes?”

Pour ce qui est des ennemis de la chrétienté, leurs polémiques contre la foi chrétienne commencent de longue date par des attaques dirigées sur l’Ancien Testament. L’athéisme militant contemporain considère les récits de l’Ancien Testament comme un matériau le plus facilement utilisable pour parvenir à ses fins. Ceux qui sont passés par une période de doute religieux, voire de négation de la religion (particulièrement ceux qui sont passés par le système éducatif soviétique avec sa propagande antireligieuse), disent habituellement que la première pierre d’achoppement à leur foi a précisément surgi à ce niveau.

Le rapide survol des Écritures de l’Ancien Testament que nous proposons, ne peut pas répondre à toutes les questions qui se présentent à cet égard; mais nous pensons qu’il peut indiquer les principes de base devant permettre de résoudre nombre de ces interrogations.

Selon les Commandements du Sauveur et des Apôtres

L’Église chrétienne primitive résidait constamment en esprit dans la Cité Céleste, dans l’attente des choses à venir, mais elle organisait également l’aspect terrestre de son existence; en particulier, elle accumulait et prenait grand soin des trésors matériels de la Foi et en tout premier lieu des documents écrits concernant la Foi. Les plus importants des Écrits étaient les Évangiles, le récit sacré de la vie terrestre et des enseignements de notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu. Venaient ensuite tous les autres écrits des Apôtres. Puis venaient les livres sacrés des Hébreux, que l’Église garde précieusement comme des écrits sacrés.

Qu’est-ce qui rend les Écritures de l’Ancien Testament précieuses pour l’Église? Le fait que: a / elles nous enseignent à croire en un Dieu Unique, Véritable, et à accomplir les commandements de Dieu b/ elles parlent du Sauveur. Le Christ Lui-même le fait remarquer : “Vous scrutez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle, or ce sont elles qui rendent témoignage de Moi.”, /Jn, V,39/dit-Il aux scribes Juifs. Dans la parabole sur le riche et Lazare, le Sauveur met ces paroles dans la bouche d’Abraham à propos des frères du riche: “Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent” /Luc, XVI, 29/. “Moïse” signifie les cinq premiers livres de l’Ancien Testament; “les prophètes” - les seize derniers. En parlant avec Ses disciples, le Sauveur a encore mentionné le Psautier comme autre livre : “Tout ce qui est écrit de Moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes doit être accompli” /Luc, XXIV,44/. Après la Sainte Cène, “quand ils eurent chanté une hymne, ils allèrent sur le Mont des Oliviers”, dit l’Évangéliste Matthieu /XXVI,30/: cela fait référence aux chants des psaumes. Les paroles du Sauveur et Son propre exemple sont suffisants pour que l’Église se comporte avec le plus grand respect à l’égard de ces livres - la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes -, qu’elle les préserve et y puise son enseignement.

Dans le code hébraïque, c’est-à-dire le cycle des livres reconnus comme sacrés par les Juifs, il y avait, et il y reste encore, deux autres catégories de livres : les livres didactiques, dont seul le psautier a été mentionné, et les livres historiques. L’Église les a acceptés puisque les Apôtres en avaient ainsi décidé. Saint Paul écrit à Timothée: “Depuis l’enfance, tu connais les Saintes Écritures qui peuvent te donner la sagesse pour le salut par la foi en Christ Jésus” /II Tim., 3,15/. Ce qui veut dire que si on les lit avec sagesse, alors on peut trouver en elles la voie qui nous fortifie dans la foi chrétienne. L’Apôtre parlait de tous les livres de l’Ancien Testament, ce qui est rendu évident par ce qu’il dit ensuite : “Toute l’Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour reprendre, pour redresser, pour instruire dans la droiture.” (II Tim., 3,15-16).

L’Église a reçu les livres sacrés des Juifs dans la traduction grecque de la version des Septante, qui a été faite bien avant la Nativité du Christ. Cette traduction a été utilisée par les Apôtres, et c’est en grec qu’ils écrivaient leurs propres épîtres. Le canon contient aussi des livres sacrés d’origine hébraïque, qui cependant n’existaient qu’en grec, car ils avaient été composés après l’établissement de la liste officielle des livres sacrés juifs, sanctionnée en son temps par la Grande Synagogue. L’Église chrétienne Orthodoxe les inclut dans la collection des livres de l’Ancien Testament (dans la science biblique, on les a appelés livres “deutéro-canoniques”). Les Juifs n’utilisent pas ces livres dans leur vie religieuse.

En acceptant les Saintes Écritures de l’Ancien Testament, l’Église a montré qu’elle est l’héritière de l’Église de l’Ancien Testament qui s’est éteinte : non pas de l’aspect national du Judaïsme, mais du contenu religieux de l’Ancien Testament. Dans cet héritage, certaines choses ont une signification et une valeur éternelles, d’autres ont cessé d’exister et ont un sens uniquement comme souvenir du passé comme, par exemple, les règlements concernant le tabernacle, les sacrifices et les prescriptions pour la conduite journalière des Israélites. Par conséquent, l’Église utilise son héritage vétérotestamentaire de façon parfaitement indépendante, en accord avec sa compréhension du monde qui est plus complète et supérieure à celle de l’Ancien Israël.

Degré d’utilisation de l’Ancien Testament dans l’Église

Tout en admettant une totale reconnaissance de principe à la dignité des livres de l’Ancien Testament, l’Église chrétienne n’a pas eu en pratique l’opportunité de les utiliser toujours, partout et intégralement. Cela apparaît évident étant donné la quantité de ces textes qui occupent, dans la Bible, quatre fois plus de pages que le Nouveau Testament. Avant que les livres ne soient imprimés, ce qui veut dire durant les 1500 premières années de l’ère chrétienne, copier les livres, les collectionner et se les procurer était en soi une entreprise difficile. Seules quelques rares familles pouvaient en avoir une collection complète, mais certainement pas toutes les communautés chrétiennes. Comme source d’instruction de la Foi, comme guide de la vie du chrétien dans l’Église, le Nouveau Testament occupe, bien sûr, la première place. Le Psautier est le seul livre de l’Ancien Testament dont on puisse dire que l’Église l’a utilisé constamment, et l’utilise toujours pleinement, tant liturgiquement que pour accompagner la vie de chaque chrétien. Il en est ainsi depuis le temps des Apôtres jusqu’à nos jours et elle continuera de l’utiliser jusqu’à la fin des temps. Des autres livres de l’Ancien Testament, elle s’est limitée à des lectures choisies extraites de certains livres. En particulier, pour ce qui est de l’Église Russe, et bien qu’elle ait atteint une splendeur certaine dès le XI -XII ème siècles, avant l’invasion des Tatares, que cette plénitude de vie se fût exprimée dans la création liturgique, dans l’iconographie et dans l’architecture religieuse russes, qu’elle ait exercé son influence sur les monuments de la littérature de l’ancienne Russie, elle ne disposait cependant pas d’une collection complète des livres de l’Ancien Testament. Il n’y avait que des traductions de certains des livres les plus importants. C’est seulement à la fin du 15ème siècle que l’Archevêque Guennady de Novgorod a pu, avec beaucoup de difficultés, réunir les traductions slavonnes des livres de l’Ancien Testament. Et encore, ce ne fut que pour un seul archevêché, pour la cathédrale d’un seul évêque! Ce n’est qu’avec l’avènement de l’imprimerie que les Russes purent obtenir leur première Bible complète, publiée à la fin du XVI ème siècle, et connue sous le nom de Bible d’Ostrog. De nos jours, l’acquisition d’une Bible est devenue très accessible. Cependant, en pratique, l’utilisation purement liturgique des livres de l’Ancien Testament est restée identique à celle qui avait été établie originellement par l’Église.

Comprends-tu ce que tu lis ?”

Conformément au récit des Actes des Apôtres, lorsque l’Apôtre Philippe a rencontré un des eunuques de la Reine Candace sur la route avec le livre du prophète Isaïe dans sa main, il a demandé à l’eunuque : “Comprends-tu ce que tu lis?” Il lui répondit : “Comment le pourrais-je, si quelqu’un ne me guide ?” (Actes, VIII,31). Et Philippe l’instruisit si bien dans la conception chrétienne de ce qu’il lisait, que cette lecture de l’Ancien Testament fut immédiatement suivie, sur la route elle-même, du baptême de l’eunuque. L’Apôtre avait interprété à la lumière de la foi chrétienne ce que l’eunuque lisait. De même, c’est en nous fondant sur la Foi chrétienne que nous devons approcher la lecture de l’Ancien Testament, qui doit être compris dans le sens du Nouveau Testament, dans la lumière qui procède de l’Église. À cette fin, l’Église nous offre les commentaires patristiques des Saintes Écritures, préférant que ce soit par eux que nous assimilions le contenu des livres sacrés. Il est nécessaire de garder en mémoire que l’Ancien Testament est “l’ombre des biens à venir” (Heb., X,1). Sinon le lecteur pourrait ne pas recevoir l’édification nécessaire, comme nous en avertit l’Apôtre Paul. À propos des Juifs, il écrit : “jusqu’à ce jour, quand ils lisent Moïse, un voile est étendu sur leurs coeurs” (2 Cor., III,15). Chez eux, ce voile “reste non-levé quand ils font la lecture de l’Ancien Testament“ (ibid, 14), ce qui veut dire qu’ils ne sont pas éclairés spirituellement par la foi. Cependant, “dès que leurs cœurs se seront tournés vers le Seigneur” , poursuit l’Apôtre, “le voile sera ôté” (ibid.). Nous devons donc nous aussi lire ces livres d’un point de vue chrétien. C’est à dire qu’il convient de toujours garder les paroles du Seigneur à propos des Écritures : “elles rendent témoignage de Moi” (Jn, V,39). En effet, elles requièrent non seulement une lecture, mais une recherche. En elles se trouvent la préparation à la venue du Christ, les promesses, les prophéties, les préfigurations et les présages du Christ. C’est conformément à ce principe que sont choisis les extraits des lectures de l’Ancien Testament durant les offices liturgiques. Et même si l’Église nous les offre en édification, elle choisit des passages qui semblent écrits à la lumière de l’Évangile et qui parlent, par exemple, de la “vie éternelle”, des justes, de la “droiture selon la foi”, de la grâce. Si nous abordons les livres de l’Ancien Testament avec cet éclairage, alors nous pouvons y trouver une énorme richesse pour l’édification des chrétiens. Tout comme les gouttes de rosée sur les plantes brillent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel lorsque la lumière du soleil vient les frapper, tout comme les brindilles des arbres couvertes de givre irisent de toutes les teintes lorsqu’elles reflètent le soleil, de même ces Écritures reflètent-elles ce qui est prédestiné à apparaître plus tard: les événements, les actes et l’enseignement de l’Évangile. Mais dès lors que le soleil se couche, ces mêmes gouttes de rosée et la pellicule de givre des arbres ne caressent plus nos yeux, bien qu’elles restent identiques à ce qu’elles étaient lorsque le soleil brillait. Il en est de même avec les Écritures de l’Ancien Testament. Sans la lumière des Évangiles elles deviennent caduques, “vieillies”, comme le dit l’Apôtre, et c’est ainsi que l’Église les appelle : “Ce qui est devenu ancien, ce qui est vieilli, est prêt de disparaître” (Héb., VIII,13). Le Royaume du peuple élu est arrivé à sa fin, le Royaume du Christ est apparu : “Jusqu’à Jean, c’était la Loi et les prophètes; depuis lors, le Royaume de Dieu est annoncé” (Luc, XVI,16).

Pourquoi faut-il connaître l’Ancien Testament ?

Nous écoutons les hymnes et les lectures à l’Église, et deux séries d’événements se révèlent à nos yeux : l’Ancien Testament et le Nouveau, en tant que sa préfiguration et son image, comme l’ombre et la vérité, comme la chute et le relèvement, comme la perte et l’acquisition. Dans les écrits patristiques et dans les hymnes liturgiques, cette comparaison entre l’Ancien et le Nouveau Testaments revient en permanence : Adam et le Christ, Ève et la Mère de Dieu. Là, le paradis terrestre, ici, le paradis Céleste. Par la femme vient le péché, par la Vierge le salut. Goûter le fruit mène à la mort, participer aux Saints Dons mène à la vie. Là, l’arbre interdit, ici, la Croix salvatrice. Là, il est dit : “par la mort tu mourras”, ici : “aujourd’hui tu seras avec Moi au paradis”. Là, le serpent flatteur, ici, Gabriel annonciateur de la bonne nouvelle. Là, il est dit à la femme : “dans la douleur tu enfanteras”; ici, on dit aux femmes près du tombeau : “réjouissez-vous”. Le parallèle est mené tout au long de l’intégralité des deux Testaments. Le salut des eaux dans l’arche, le salut dans L’Église. Les trois pèlerins chez Abraham, la vérité des Évangiles sur la Sainte Trinité. L’offrande d’Isaac en sacrifice, la mort du Sauveur sur la Croix. L’échelle que Jacob a vu en songe, la Mère de Dieu, échelle de la descente du Fils de Dieu sur terre. La vente de Joseph par ses frères, la trahison du Christ par Judas. L’esclavage en Egypte, l’esclavage spirituel de l’humanité au Malin. La sortie d’Egypte, le Salut en Christ. La traversée de la Mer Rouge, le Saint Baptême. Le buisson inconsumé, la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu. Le Sabbat, le jour de la Résurrection. Le rite de la circoncision, le mystère du Baptême. La manne, la sainte Cène néotestamentaire du Seigneur. La loi de Moïse, la loi des Évangiles. Le Sinaï, le Sermon sur la Montagne. Le tabernacle, l’Église du Nouveau Testament. L’Arche de l’Alliance, la Mère de Dieu. Le serpent sur le bâton, le péché cloué par le Christ sur la Croix. Le bâton d’Aaron qui fleurit, la renaissance en Christ. Et nous pourrions continuer d’énumérer bien d’autres comparaisons.

Notre compréhension du Nouveau Testament exprimée dans nos hymnes, donne encore plus de relief aux événements vétérotestamentaires. Par quelle puissance Moïse a-t-il partagé les eaux de la mer ? Par le signe de la Croix : “En traçant devant lui le signe de la Croix avec son bâton, Moïse ouvrit la mer Rouge à Israël qui la passa à pied sec”. Qui conduisit les Juifs à travers la Mer Rouge ? Le Christ : “Le Christ, à bras étendu, précipita cheval et cavalier dans la mer Rouge, mais Il sauva Israël”. Le retour de la mer à sa forme première, après le passage des Israélites, était une préfiguration de l’incorruptible pureté de la Mère de Dieu. “Jadis, dans la mer Rouge, fut esquissée l’image de l’Épouse inépousée”. ( Dog. Théotokion, 5ème ton).

Durant la première et la cinquième semaines du Grand Carême, nous nous réunissons à l’église pour le canon de pénitence et de componction de saint André de Crète. Dans une longue séquence, passent devant nous des exemples de droiture et des exemples de chutes qui traversent tout l’Ancien Testament, puis viennent des exemples tirés du Nouveau Testament. Mais ce n’est qu’à la condition de connaître l’histoire sacrée de l’Ancien Testament, que nous pouvons profiter pleinement du contenu de ce canon.

C’est pourquoi une connaissance de l’histoire biblique n’est pas seulement nécessaire aux adultes. En instruisant nos enfants à l’Ancien Testament, nous les préparons à une participation plus consciente et à une meilleure compréhension des offices liturgiques.

Mais il est d’autres raisons encore plus importantes.

Dans les paroles du Sauveur, et dans les écrits des Apôtres, il est souvent fait référence à des personnages, à des événements et à des textes de l’Ancien Testament : Moïse, Elie, Jonas, au témoignage du prophète Isaïe et ainsi de suite.

Dans l’Ancien Testament sont données les raisons pour lesquelles le salut par la venue du Fils de Dieu était essentiel pour l’humanité.

Mais nous ne devons cependant pas perdre de vue tout ce que l’Ancien Testament apporte pour l’édification purement morale. “Le temps me manquerait” , écrit l’Apôtre Paul, “pour parler de Gédéon, et de Barac, et de Samson, et de Jephté, de David, de Samuel et des prophètes : par la foi ils ont conquis des royaumes, exercé la justice, obtenu l’effet des promesses, fermé la gueule des lions, éteint la violence du feu, échappé à la lame de l’épée, triomphé de la maladie, déployé leur vaillance au combat, mis en déroute des armées ennemies ... eux dont le monde n’était pas digne; ils ont erré dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes et dans les antres de la terre” (Heb., XI,32 -34;38). Nous devons également en tirer profit pour notre édification. L’Église place constamment devant les yeux de notre esprit l’image des Trois Enfants dans la fournaise de Babylone.

Avec et sans L’Église comme guide

Dans L’Église tout est à sa place. Dans L’Église toute chose a son poids spécifique et son éclairage adéquat. Cela s’applique également aux Écritures de l’Ancien Testament. Nous connaissons par coeur les Dix Commandements qui nous ont été donnés sur le Mont Sinaï, mais nous les comprenons bien plus profondément que ne le pouvaient les Juifs, parce que pour nous ils sont éclairés et approfondis par le Sermon du Sauveur sur la Montagne. Une législation morale et rituelle abondante nous est présentée par la loi de Moïse, toutefois, les mots : “Tu aimeras le Seigneur Ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être et de toute ton âme” et : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, que l’on trouve au milieu de la masse des autres instructions de Moïse, n’ont commencé à briller pour nous de leur plein éclat que grâce à l’Évangile.

Ni le tabernacle, ni le temple de Salomon n’existent plus désormais; pourtant, nous étudions leur structure, parce que beaucoup de symboles du Nouveau Testament sont contenus dans leur institution. Dans L’Église nous entendons des lectures tirées des prophètes, mais ils ne nous sont pas offerts afin que nous puissions connaître le destin des peuples qui entouraient la Palestine, mais parce que ces lectures contiennent des prophéties sur le Christ et sur les événements de l’Évangile.

Mais voilà qu’un jour (c’était au 16e siècle, en Europe occidentale), une branche nombreuse de la chrétienté ne voulut plus être guidée par la Tradition ecclésiastique et rejeta toute la richesse de la Tradition de l’Église antique, décidant de ne garder que les Saintes Écritures, l’Ancien et le Nouveau Testaments, comme source unique et guide dans la foi. C’est ce que fit le Protestantisme. Rendons lui cette justice : il s’était enflammé du désir de la parole vivante de Dieu, il se mit à aimer la Bible. Mais il ne tint pas compte du fait que les Saintes Écritures avaient été collectées par L’Église, et qu’elles appartenaient à L’Église de par son héritage historique et apostolique. Il ne tint pas compte du fait que la Foi de L’Église est illuminée par la Bible, tout comme la Bible l’est par la Foi de L’Église, et qu’elles sont mutuellement nécessaires l’une à l’autre. Restés seuls avec les Saintes Écritures, ces chrétiens se sont mis à les étudier avec frénésie, dans l’espoir qu’en suivant leur chemin pas à pas, ils le verraient si clairement qu’il ne pourrait plus y avoir de différends à propos de la foi. La Bible, dont les trois quarts en terme de volume sont constitués de l’Ancien Testament, devint une référence constante. Ils l’étudièrent dans ses moindres détails, la contrôlèrent avec différents textes hébreux anciens, comptèrent combien de fois tel ou tel mot revenait dans les Saintes Écritures. Mais, ce faisant, ils commencèrent à perdre le juste rapport des valeurs. L’Ancien et le Nouveau Testaments leur apparurent comme deux sources équivalentes de la foi, se complétant mutuellement, comme deux aspects parfaitement égaux. Chez certains groupes de protestants, la prédominance quantitative des livres de l’Ancien Testament, comme le fait qu’ils sont placés avant dans la Bible, les amènent à penser que l’Ancien Testament occupe de même la première place en importance. C’est ainsi qu’apparurent les sectes judaïsantes. Ils se mirent à considérer le monothéisme (la foi en un seul Dieu) de l’Ancien Testament, comme étant supérieur au monothéisme du Nouveau Testament avec sa vérité divinement révélée d’un Seul Dieu dans la Sainte Trinité; les commandements donnés sur le Mont Sinaï devinrent plus importants que la doctrine des Évangiles; le sabbat, plus important que le jour de la Résurrection.

D’autres, s’ils n’ont pas suivi cette voie des judaïsants, ont cependant été incapables de discerner l’esprit de l’Ancien Testament de celui du Nouveau, l’esprit de l’esclavage de celui de la filiation, l’esprit de la loi de celui de la liberté. Sous l’influence de certains passages de l’Ancien Testament, ils ont rejeté la plénitude de la vénération divine telle qu’elle s’exprime dans l’Église chrétienne sous différentes formes impliquant l’esprit et le corps en même temps, ils ont rejeté les modes extérieurs d’expression de cette vénération et, en particulier, ils ont dédaigné ce symbole de la Chrétienté - la Croix - et autres représentations sacrées, se mettant ainsi d’eux-mêmes sous la condamnation de l’Apôtre : “Toi qui as les idoles en abomination, tu commets des sacrilèges” (Rom., II,22).

Un troisième groupe, troublé soit par la simplicité avec laquelle les anciens récits sont relatés, soit par la cruauté de l’antiquité, notamment telle qu’elle s’est manifestée dans les guerres, le nationalisme exacerbé des Juifs et d’autres aspects de l’ère pré-chrétienne, se sont mis à avoir une attitude critique à l’égard de ces récits, puis de la Bible elle-même dans son intégralité.

De même qu’il est impossible de ne manger que du pain sans eau, même si le pain est l’aliment le plus essentiel pour l’organisme, il est tout autant impossible d’être nourri spirituellement par les seules Écritures, sans le rafraîchissement de la grâce fourni par la vie dans l’Église. Les facultés théologiques protestantes, qui prétendent assurer la garde du christianisme et de ses sources en travaillant sur l’étude de la Bible, se retrouvent avec un goût amer dans la bouche. Ils se sont passionnés pour l’analyse critique des textes des Écritures, initialement de l’Ancien Testament, puis du Nouveau et, ce faisant, ils ont progressivement cessé de sentir la force spirituelle des Écritures et ont abordé les livres sacrés comme de simples documents de l’antiquité, en leur appliquant des méthodes et des techniques positivistes du 19ème siècle. Certains de ces théologiens se sont mis à rivaliser entre eux, inventèrent des théories sur l’origine de différents livres au mépris de l’antique tradition sacrée. Dans le but d’expliquer des cas de prophéties d’événements survenus ultérieurement et qui se trouvent inscrits dans les livres sacrés, ils se sont mis à dire que ces livres étaient en fait écrits à une date bien plus tardive, à l’époque même où ces événements se seraient produits. Les théories ont pu varier, mais la méthode elle-même ne pouvait que saper l’autorité des Saintes Écritures ainsi que la Foi chrétienne. Il est vrai que les simples croyants protestants ignoraient tout de cette prétendue “critique biblique” et, dans une certaine mesure, continuent à le faire. Mais comme les pasteurs sont passés par ces écoles théologiques, il n’est pas rare qu’ils aient eux-mêmes été les vecteurs de cette pensée critique au sein de leurs communautés. La période de cette critique biblique connaît maintenant un déclin certain, mais ce bouleversement a amené un grand nombre de sectes à perdre la foi dans les dogmes, à reconnaître uniquement l’enseignement moral de l’Évangile, oubliant qu’il est inséparable de la doctrine dogmatique.

Il arrive souvent que même les meilleures entreprises connaissent des aspects regrettables.

Ainsi, la traduction de la Bible en langues contemporaines a été un grand événement dans le domaine de la culture chrétienne. Nous devons admettre que dans une grande mesure, cette tâche a été accomplie par les Protestants. Cependant, nous devons aussi admettre que le souffle de la sainte et profonde antiquité des Écritures vétérotestamentaires est plus difficilement perceptible dans nos langues contemporaines. Lorsqu’on lit les Écritures dans ces langues, il est plus malaisé de prendre en compte l’immense distance qui sépare les deux époques, l’apostolique et la nôtre, et il s’ensuit une incapacité à comprendre et apprécier la simplicité des récits bibliques. Ce n’est pas sans raison que les Juifs préservent l’ancienne langue hébraïque des Écritures, et évitent même d’utiliser pour les prières et les lectures dans les synagogues des Bibles imprimées, préférant se servir de copies manuscrites de l’Ancien Testament sur parchemins.

Diffuser la Bible sur tous les continents par millions d’exemplaires fut également une grande œuvre. Mais là encore, pareille distribution massive n’a-t-elle pas amoindri, parmi les masses humaines, le respect dû au Livre des livres ?

Ce que nous venons de dire se rapporte à l’activité à l’intérieur du christianisme. Mais voilà que des circonstances externes sont apparues. La Bible s’est trouvée confrontée à des recherches scientifiques multiples : géologie, paléontologie, archéologie. Des profondeurs de la terre a surgi le monde du passé, jusqu’alors pratiquement inconnu, que la science contemporaine a daté d’un nombre vertigineux de millénaires. Les ennemis de la religion n’ont pas manqué d’utiliser ces données de la science comme armes contre la Bible, la mettant sur le banc des accusés en paraphrasant Pilate : “N’entends-Tu pas de combien de choses ils T’accusent ?” (Marc, XV,4).

Dans ces conditions nouvelles, nous devons nous renforcer dans l’idée de la sainteté de la Bible, de sa vérité, de sa valeur, de sa nature exceptionnelle et de sa grandeur comme Livre des livres, authentique livre de l’humanité. Notre devoir est de nous protéger nous-mêmes de tout trouble. Ce sont principalement les Saintes Écritures de l’Ancien Testament qui sont confrontées aux théories scientifiques contemporaines. Aussi, approchons-nous de plus près de l’Ancien Testament. Regardons-le pour ce qu’il est. En ce qui concerne la science, nous pouvons être pratiquement certains que la science objective et authentique rendra toujours témoignage de la Vérité de la Bible. Saint Jean de Cronstadt enseigne : “Lorsque tu doutes de la véracité d’une personne ou d’un événement décrits dans les Saintes Écritures, souviens-toi alors que “toute Écriture est inspirée de Dieu”, comme le dit l’Apôtre (2 Tim., III,16), et par conséquent est vraie, et ne peut contenir de personnages imaginaires, de fables, ou contes, bien qu’elle comprenne des paraboles dont n’importe qui peut voir que ce ne sont pas des récits authentiques, mais qu’elles sont écrites dans un langage figuré. Toute parole de Dieu est vérité une et indivisible; et si tu admets pour mensonge un récit, une phrase ou un simple mot, alors tu pécheras contre la vérité de toutes les Saintes Écritures, dont la Vérité première est Dieu Lui-même” (Saint Jean de Cronstadt, Ma Vie en Christ, Monastère de la Sainte Trinité, Jordanville N.Y. 1971, Vol I, p77).

L’inspiration divine des Écritures

En slavon et en russe nous qualifions habituellement les “Écritures” de “sacrées” (en grec : teroV, iera). “Sacré” signifie “sanctifié”, possédant la grâce, reflétant le souffle du Saint Esprit. Le terme “Saint” n’est systématiquement appliqué qu’aux Évangiles (en grec : ~agioV, agia, agion), et avant la lecture de l’Évangile, nous sommes appelés à prier afin d’être digne de l’entendre : “Et pour que nous soyons jugés dignes d’écouter le Saint Évangile, prions le Seigneur notre Dieu”. De plus, nous sommes obligés de l’écouter debout : “Sagesse ! Debout ! Écoutons le Saint Évangile !”, alors que lorsque nous écoutons les lectures de l’Ancien Testament, les Parémies, L’Église orthodoxe nous autorise à nous asseoir. Et même lorsque les psaumes sont lus, pas en tant que nos propres prières, mais lorsqu’ils sont plutôt offerts en méditation, pour notre édification, comme par exemple les cathismes des Matines, nous sommes aussi autorisés à nous asseoir. Ainsi, nous pouvons employer les paroles de l’Apôtre Paul en les appliquant aux Livres sacrés, et dire : “Une étoile diffère en éclat d’une autre étoile” (I Cor., XV, 41). Toutes les Écritures sont divinement inspirées, mais en fonction de l’objet traité, certains livres sont élevés au-dessus d’autres : là, les Juifs et la loi de L’Ancien Testament; ici, dans le Nouveau Testament, le Christ notre Sauveur et Son Enseignement Divin. Qu’est-ce qui confère aux Écritures leur inspiration divine ? Le fait que ces auteurs sacrés se trouvaient sous cette ombre et cette conduite qui, dans des moments de suprême spiritualité, devient illumination et, dans certains cas même, divine révélation. En ce qui concerne ce dernier point, ils disent habituellement d’eux-mêmes, “j’ai reçu la révélation du Seigneur”, ainsi que nous pouvons le lire dans les prophètes et chez les Apôtres Paul et Jean (dans l’Apocalypse [1]). Mais par ailleurs, les auteurs utilisaient les moyens habituels d’acquisition du savoir. Ainsi, pour connaître le passé, ils s’en remettaient à la tradition orale. “Ô Dieu, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nos pères nous ont raconté, les œuvres que Tu as accomplies de leur temps, nous ne les cacherons pas de leurs enfants et proclamerons aux générations à venir la gloire et la puissance du Seigneur” (Ps 43). “Ô Dieu, de nos oreilles nous avons entendu, nos pères nous ont raconté, l’oeuvre que Tu as accompli dans les temps du passé” (Ps 77,2-3). Saint Luc, qui n’était pas du nombre des douze Apôtres, décrit les événements de l’Évangile “après avoir fait avec soin des recherches sur toutes ces choses depuis leur origine” (Luc, I,3). Les auteurs sacrés utilisent des documents écrits, des recensements de personnes, des généalogies familiales; ils citent des récits avec des indications de dépenses de construction, de quantités de matériel, de poids, de prix, etc. Dans les livres historiques de l’Ancien Testament nous trouvons des références à d’autres livres comme sources d’information ainsi, par exemple, dans le livre des Rois et des Chroniques : “Le reste des actions d’Achazia et ce qu’il a fait, cela n’est-il pas écrit dans le livre des Chroniques des rois d’Israël?” (2 Rois I,18). “Le reste des actions de Joatham, et tout ce qu’il a fait, cela n’est-il pas écrit dans le livre des Chroniques des rois de Juda” (2Rois, XV,36; 2 Chron. XII,15; XIII,22 et autres endroits). Les documents originaux sont également cités : le premier livre d’Esdras reproduit mot pour mot toute une série d’ordres et de rapports liés à la restauration du Temple de Jérusalem. Il ne faut pas croire que les auteurs sacrés étaient omniscients. Cette qualité n’est pas même donnée aux anges : elle n’appartient qu’à Dieu seul. Mais ces auteurs étaient saints. “Les fils d’Israël ne pouvaient fixer leurs regards sur la face de Moïse à cause de la gloire de son visage”, rappelle saint Paul (2 Cor,III,7). Cette sainteté des rédacteurs, la pureté de leur intelligence, de leur cœur, la conscience de la grandeur de leur mission et leur responsabilité à la remplir, étaient directement exprimés dans leurs écrits : dans la sainteté, la pureté et la droiture de leurs pensées, dans la vérité de leurs paroles, dans la distinction claire entre vérité et mensonge. Ils commençaient leurs récits portés par l’inspiration venue d’en haut et ainsi inspirés ils les poursuivaient. A certains moments, leur esprit était illuminé par des révélations particulières de la grâce d’en haut, et par une vision mystique dans le passé, comme chez le prophète Moïse dans le Livre de la Genèse, ou dans le futur, comme chez les prophètes plus tardifs ou les Apôtres du Christ. Il s’agit, comme nous pouvons naturellement le supposer, d’une vision comme dans un brouillard, une sorte de percée à travers un rideau. “Maintenant, nous voyons dans un miroir, d’une manière obscure; mais ensuite [dans l’âge à venir], nous verrons face à face” témoigne saint Paul (1 Cor., XIII,12). Que l’attention soit dirigée vers le passé ou le futur, dans la vision le temps n’est pas pris en compte; les prophètes voient “les choses éloignées comme si elles étaient proches”. C’est pourquoi les Évangélistes décrivent deux événements futurs, prédits par le Seigneur, la destruction de Jérusalem et la fin du monde, de façon telle qu’ils se fondent dans une seule perspective à venir : “Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de Sa propre autorité”, dit le Seigneur (Actes I,7).

L’inspiration divine n’appartient pas aux seules Écritures Saintes. Comme nous le savons, la Sainte Église reconnaît la Sainte Tradition comme une source de foi égale aux Saintes Écritures. Car cette Tradition, qui exprime la voix de l’Église toute entière, est aussi la voix du Saint-Esprit vivant dans l’Église. Tous nos offices liturgiques sont également divinement inspirés, ainsi que la sainte Église le chante : “Honorons dignement les témoins de la vérité et les hérauts de la piété dans des hymnes divinement inspirées” (Kondakion aux saints Zenobius et Zénobia, Oct. 30) et tout particulièrement la Liturgie eucharistique, étant divinement inspirée, porte l’appellation plus élevée de “Divine Liturgie”.

La grandeur des récits de la création du monde

Ouvrons le Livre de la Genèse. La première place y est occupée par l'origine du monde.

Moïse, le prophète de Dieu, parle brièvement de la création du monde. Son récit à ce propos occupe environ une page de la Bible. Mais en un seul regard Moïse a tout englobé. Cette brièveté prouve sa profonde sagesse, car la loquacité pourrait-elle embrasser la grandeur des œuvres de Dieu ? Dans son essence cette page est un livre entier, qui a requis une grande dimension spirituelle de la part de l'auteur sacré et une illumination d'en-haut. Ce n'est pas sans raison que Moïse conclut son récit de la création comme s'il concluait un grand et long travail : "Ceci est le livre de l'origine des cieux et de la terre, quand ils ont été faits, le jour ou le Seigneur Dieu a fait les cieux et la terre" (Gen. 2:4).

C'était une tâche considérable que celle de parler de la façon dont le monde, et tout ce qu'il contient, s'est mis à exister. Une grande entreprise dans le domaine de la pensée requiert une large réserve de moyens d'expression, un vocabulaire technique et philosophique. Mais de quelles ressources disposait Moïse ? A sa disposition il avait une langue presque primitive, dont la totalité du vocabulaire représentait quelques centaines de mots. Cette langue ne contenait pour ainsi dire aucun de ces concepts abstraits qui nous permettent maintenant d'exprimer plus facilement nos pensées. La pensée de l'antiquité est presque entièrement exprimée en images, et tous ses mots montrent ce que les yeux ou les oreilles perçoivent du monde visible. C'est pourquoi Moïse utilise les mots de son temps avec précaution, pour ne pas immerger l'idée de Dieu dans la grossièreté de simples perceptions terrestres. Il doit dire "Dieu a fait", "Dieu a pris", " Dieu a vu", "Dieu a dit", et même "Dieu a marché". Mais les premiers mots de la Genèse, "Au début Dieu créa", et ensuite " L'Esprit de Dieu volait sur la surface des eaux" parle déjà clairement de Dieu en tant qu'esprit et en conséquence de la nature métaphorique des expressions anthropomorphiques que nous avons décrites ci-dessus. Dans un livre plus tardif, le Psautier, quand la nature métaphorique de telles expressions à propos de l'Esprit a été généralement admise, nous rencontrons beaucoup d'expressions de ce genre ainsi que des expressions plus frappantes. Nous y lisons des textes à propos de la face de Dieu, des mains, des yeux, des pas, des épaules de Dieu, du ventre de Dieu. "Lève-Toi, sors Ton épée...,". Dans ses homélies sur le livre de la Genèse, commentant les mots, "Et ils ont entendu la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin l'après-midi," saint Jean Chrysostome dit : "Bien-aimés, ne passons pas sans prêter attention à ce qui est dit dans les Divines Écritures, et ne trébuchons pas sur les mots, mais méditons sur le fait que de tels mots simples sont utilisés de part notre infirmité et que tout est accompli de façon appropriée pour notre salut. En vérité, dites-moi, si nous souhaitons percevoir les mots dans leur sens littéral, alors nous ne comprendrons pas ce qui nous est dit dès le tout début de la présente lecture. "Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu se promenant dans le jardin dans l'après-midi et eurent peur". Que retenez-vous ? Les promenades de Dieu ? Est-ce que vraiment nous Lui attribuons des pieds ? Ne devons-nous pas comprendre quelque chose de plus élevé que ceci ? Non, Dieu ne se promène pas, bien au contraire! Comment, en fait, peut-Il, Celui Qui est partout et remplit tout. Dont les cieux sont le Trône et la terre Son marchepied, se promener réellement dans le paradis ? Quel homme stupide le dira-t-il ? Que cela veut-il donc dire, "Ils entendirent la voix du Seigneur Dieu se promenant dans le jardin dans l'après-midi ? " II voulait réveiller en eux le sentiment de Sa proximité, qui les rendrait anxieux, ce qui se passa effectivement: ils le sentirent, et essayèrent de se cacher de Dieu Qui s'approchait d'eux. Le péché avait été commis, le crime et la honte retombèrent sur eux. Le juge impartial, la conscience, s'étant levée, appela d'une voix forte, leur fit des reproches, montra et mit devant leurs yeux le sérieux de leur crime. Au début, le Maître créa l'homme et plaça la conscience en lui, comme un accusateur inexorable, qui ne peut être déçu ou flatté.... (1)

Dans notre ère de recherches et de découvertes géologiques, paléontologiques et autres, le monde du passé est décrit sur une vaste échelle d'un temps incommensurable; l'apparition de l'humanité elle-même est déterminée à un millénaire immensément distant. Dans les questions de l'origine et du développement du monde, la science va sur sa propre route, mais il n'est pas essentiel pour nous de faire des efforts pour que le récit de la Bible coïncide de façon conforme et harmonieuse en tous points avec la voix de la science contemporaine. Et nous n'avons pas besoin de nous plonger dans la géologie et la paléontologie pour soutenir le récit de la Bible. En principe, nous sommes convaincus que les mots de la Bible et les données de la science ne seront pas prouvés contradictoires, même si à un quelconque moment donné leur correspondance dans un certain sens ou dans un autre n'est toujours pas clair pour nous. Dans certains cas, les données scientifiques peuvent nous montrer comment nous devrions comprendre les faits de la Bible. A certains égards, ces deux domaines ne sont pas comparables; ils ont des buts différents, allant même jusqu'au fait qu'ils ont des points de vue différents sur leur façon de regarder le monde.

La tâche de Moïse n'était pas d'étudier le monde physique. Cependant, nous sommes d'accord pour reconnaître et honorer Moïse pour avoir donné à l'humanité sa première histoire naturelle élémentaire; pour avoir été la première personne dans le monde à donner l'histoire du début de l'humanité; et pour finir, pour avoir donné un début à l'histoire des nations dans le Livre de la Genèse. Tout ceci ne fait que mettre l'emphase sur sa grandeur. Il présente la création du monde, l'histoire du monde entier, dans le petit espace d'une simple page de la Bible; d'où il est déjà clair, de par sa brièveté, pourquoi il ne décrit pas le fil de l'histoire du monde à travers l'abysse profonde du passé, mais le présente simplement comme un tableau général.

Mais le but immédiat de Moïse dans son récit de la création était d'instiller les vérités religieuses de base aux gens et à travers eux à d'autres gens.

La vérité principale est que Dieu est le seul Être spirituel indépendant du monde. Cette vérité a été préservée dans cette branche de l'humanité qui, dans le cinquième et le sixième chapitres du Livre de la Genèse, est appelée les "fils de Dieu", et d'eux la foi en un seul dieu est passé à Abraham et à tous ses descendants. Du temps de Moïse, les autres personnes avaient déjà perdu cette vérité depuis un certain temps. Cela s'assombrissait même parmi les Hébreux, encerclés qu'ils étaient par des nations polythéistes et menacés de disparaître pendant leur captivité en Egypte. Pour Moïse lui-même, la grandeur du seul, divin Esprit lui fut révélée par le buisson ardent inconsumé dans le désert. Il demanda avec perplexité : "Voyez, je dois aller vers les fils d'Israël et je leur dirai : le Dieu de nos pères m'a envoyé vers vous; et ils me demanderont : Quel est Son nom ? Que devrai-je leur dire?" Alors, Moïse entendit une voix mystique donner le nom de l'essence même de Dieu: "Et Dieu parla à Moïse, disant, Je suis la Vie. Ainsi diras-tu aux enfants d'Israël, la Vie m'a envoyé vers vous." (Ex. 3:13-14.). Telle est la haute conception de Dieu que Moïse explique dans les premiers mots du Livre de la Genèse : "Au début Dieu créa le ciel et la terre." Même lorsque rien de matériel n'existe, il y avait le seul Esprit, Dieu, Qui transcende le temps, l'espace, Dont l'existence n'est pas limitée aux deux, puisque le ciel a été fait au même moment que le temps et la terre. Dans la première ligne du Livre de la Genèse, le nom de Dieu est donné sans aucune définition ni limitation : car la seule chose qui puisse être dite à propos de Dieu c'est qu'il est, II est la seule, vraie éternelle Vie, la Source de toute Vie, II est la Vie.

Une série d'autres vérités sur Dieu, le monde et l'homme est liée avec cette vérité et suit directement d'après le récit de la création. Ceux-ci sont :

Dieu n'a pas séparé une partie de Lui-même et n'a en aucun cas été diminué ou agrandi en créant le monde.

Dieu a créé le monde de Sa propre volonté et non pas obligé par une quelconque nécessité. Le monde n'a pas par lui-même une nature divine; il n'est ni le fruit de la divinité, ni une partie de celle-ci, ni le corps de la Divinité.

Le monde est la manifestation de la sagesse, du pouvoir et de la bonté de Dieu.

Le monde qui nous est visible a été formé graduellement, par ordre, du plus bas au plus haut et au plus parfait.

Dans le monde créé "tout était très bien"; le monde dans son intégrité est harmonieux, excellent, organisé sagement et généreusement.

L'homme est une créature terrestre, fait avec de la terre, et désigné comme étant la couronne de la création terrestre.

L'homme est fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, et porte en lui le souffle de vie qui lui vient de Dieu.

D'après ces vérités découle la conclusion logique que l'homme est obligé de s'efforcer d'aller vers la pureté morale et l'excellence, pour ne pas dégrader et perdre l'image de Dieu en lui, pour qu'il soit digne de se tenir à la tête de la création terrestre.

Bien sûr, la révélation sur la création du monde supplanta dans l'esprit des Hébreux toutes les histoires qu'ils avaient entendues dans leur entourage. Ces fables dictées par des dieux et des déesses qui a) sont eux-mêmes dépendants de l'existence du monde et sont par essence impotents, b) sont remplis de faiblesses, de passions et d'inimitié, apportant et répandant le malin, et par conséquent c) même s'ils existaient véritablement, seraient incapables d'élever l'humanité sur le plan éthique. L'histoire de la création du monde qui a sa valeur propre et indépendante en tant que vérité révélée divinement, porte un coup aux religions païennes, étatiques et mythologiques.

Le concept de Dieu de l'Ancien Testament est exprimé avec une vive imagerie dans le livre de la Sagesse de Salomon : " Car le monde entier devant Lui est comme un petit grain dans la balance, oui, comme une goutte de rosée qui est tombée sur la terre !" (Sages. 11:23).

Le livre de la Genèse confesse un monothéisme pur, naturel. Pourtant le christianisme retire une vérité plus élevée des récits de l'Ancien Testament : la vérité de l'unité de Dieu dans la Trinité de personnes. Nous lisons : "Faisons l'homme à notre image", "Adam est devenu l'un de nous" et plus tard, Dieu apparut à Abraham sous la forme de trois étrangers. Telle est la signification d'un si court récit. Si toute la Genèse consistait seulement en la première page du récit du monde et de l'humanité, ce serait encore un grand travail, une expression magnifique de la révélation de Dieu, de la Divine illumination de la pensée humaine.

L'aube de l'humanité d'après la Bible

Le second et le troisième chapitre du Livre de la Genèse exposent un nouveau sujet, nous pouvons dire qu'ils entament un nouveau livre : l'histoire de l'humanité. On comprend pourquoi Moïse parle deux fois de la création de l'homme. Il lui était nécessaire de parler de l'homme dès le premier chapitre en tant que couronne de la création s'inscrivant dans le tableau général de la création du monde. Maintenant, après avoir conclu le premier thème : "Alors le ciel et la terre furent terminés, et tous les ornements de ceux-ci." , il lui fallait tout naturellement commencer l'histoire de l'humanité en parlant à nouveau de la création du premier homme et comment la femme a été faite pour lui. Ceci est le contenu du deuxième chapitre, qui décrit aussi leur vie dans l'Eden, au paradis. Le troisième chapitre parle de leur chute dans le péché et de leur exclusion du paradis. Dans ces récits, parallèlement au sens littéral, il y a un sens caché, symbolique et nous ne sommes pas en position d'indiquer où précisément les événements sont relatés dans leur sens littéral naturel et où ils sont exprimés de façon figurative, nous ne sommes pas en mesure de séparer le symbole du fait simple. C'est pourquoi, nous n'avons pas le droit de modifier les récits de Moïse à notre guise. Nous savons seulement que sous une forme ou sous une autre, nous sont transmis des événements de la plus profonde signification.

Un symbole est un moyen convenu d'expression, qui est commode en ce qu'il est imagé et par conséquent s'imprègne dans l'âme et ne requiert pas de moyens verbaux très importants pour exprimer une idée tout en imprégnant l'idée du concept donné. Un symbole donne la possibilité de pénétrer plus profondément dans la signification de son contenu. Ainsi, en citant les paroles du Psautier "Tes mains m'ont façonné", saint Jean de Cronstadt les fait suivre de la remarque : 'Tes mains sont le Fils et l'Esprit". Le mot "mains" en relation avec Dieu lui suggère l'idée de la Très Sainte Trinité (Ma vie en Christ, vol. 2 p. 260). Nous trouvons une idée similaire chez Saint Irénée de Lyon (2° siècle) : "Le Fils et le Saint Esprit sont, pour ainsi dire les mains du Père" (Contre les hérésies, Livre 5, chap. 6).

Il est essentiel de faire une distinction stricte entre le symbole Biblique, l'imagerie Biblique, avec la signification particulière qu'il renferme, et le concept de mythe. Dans la Bible il n'y a pas de mythologie. La mythologie relève du polythéisme, qui personnifie les phénomènes de la nature en dieux et a composé des histoires fantastiques sur cette base. Nous avons de bonnes raisons de dire que le livre de la Genèse est une "démythologisation" des représentations anciennes, qu'il démasque la mythologie, et est dirigé contre les mythes.

On nous dira que l'on peut également voir des symboles dans la mythologie. Ceci est vrai. Mais la différence ici est que la vérité - souvent profondément mystérieuse - repose derrière les expressions figuratives de Moïse; alors que les histoires mythologiques présentent une fiction inspirée par les phénomènes de la nature. Ici sont les symboles de la vérité; là, les symboles de l'imagination arbitraire. Pour un chrétien orthodoxe, ceci est similaire à la différence entre une icône et une idole : l'icône est la représentation d'une réalité, alors que l'idole est la représentation d'une création fantaisiste de la pensée.

L'élément symbolique est ressenti plus fortement là où il y a le plus grand besoin de formuler à nu une idée. Tel, par exemple est le récit de la création de la femme depuis la côte d'Adam.

Saint Jean Chrysostome enseigne : " Et II prit, est-il dit, une de ses côtes. Ne comprenez pas ces mots dans un sens humain, mais sachez que les expressions crues sont utilisées en fonction de notre infirmité humaine. En vérité, si les Écritures n'avaient pas utilisé ces mots, comment pourrions-nous connaître les ineffables mystères ? Ne nous arrêtons pas seulement sur les mots, mais prenons tout dans un sens approprié, comme se rapportant à Dieu. Cette expression " II prit" et toutes les expressions similaires sont utilisées à cause de notre infirmité." (Saint Jean Chrysostome, loc. Cit. pp.120-121)

La conclusion morale de cette histoire nous est compréhensible. Saint Paul le souligne : la femme est appelée à être soumise à l'homme. "Le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le Chef de l'Église" (Eph. 5:23). Mais pourquoi Moïse a-t-il parlé spécifiquement de la manière dont fut faite la femme ? Il avait sans nul doute l'intention de protéger les esprits des Hébreux des fictions de la mythologie et en particulier de la mythologie de l'ancienne Mésopotamie, la terre de ses ancêtres. Ces récits sordides et moralement corrompus montrent comment le monde des dieux, le monde de l'homme et celui des animaux sont en quelque sorte fondus ensemble : les déesses et les dieux s'unissent avec les hommes et les animaux. Nous trouvons un reflet de ceci dans les représentations de lions et de taureaux à têtes humaines si répandues dans l'art chaldéo-mésopotamien et égyptien (2). Le récit biblique de la création de la femme confirme l'idée que la race humaine a son origine propre absolument unique et indépendante et garde sa nature physique pure et distincte des êtres du monde surnaturel et du règne inférieur des animaux. Qu'il en soit ainsi est évident de par les versets précédents du récit : "Et le Seigneur Dieu dit, il n'est pas bon que l'homme soit seul; faisons-lui une aide qui lui convienne" (Gen. 2:18). Et II amena toutes les bêtes sauvages à Adam, et Adam leur donna des noms, "mais pour Adam il ne trouva point d'aide semblable à lui" (Gen. 2:20). Et c'est alors que Dieu plongea Adam dans un profond sommeil et fit sa femme à l'aide d'une de ses côtes.

Ainsi, après la vérité de l'unité de Dieu est établie la vérité de l'unité, l'indépendance et l'originalité de la race humaine. Par ces deux vérités premières saint Paul commence son sermon sur l'Aréopage d'Athènes : Dieu est Un, "d'un seul homme il a fait sortir le genre humain pour habiter sur toute la surface de la terre" (Actes 17:26). Tout comme l'histoire de la création du monde, le récit de la création de l'homme et l'origine de la race humaine, donnés dans le livre de la Genèse, sont un véritable coup porté aux visions polythéistes et mythologiques.

Les premiers hommes habitaient au paradis, dans l'Eden, le plus beau des jardins. Dans les récits de Moïse, l'aube de l'humanité est illuminée par les rayons du Soleil de la grâce. De nos jours, sous l'influence de quelques découvertes dans des cavernes, l'homme des premiers âges nous est décrit habituellement vivant dans une grotte sombre, d'un aspect bestial repoussant, la mâchoire inférieure proéminente, une expression agressive ou de peur dans les yeux, une massue à la main, chassant de la viande fraîche. La Bible, elle, nous apprend que l'homme, bien que se trouvant dans un état proche de l'enfance du point de vue spirituel, se révèle dès le début de son existence une créature divine noble; que son visage dès le départ n'est pas sombre, triste, mais clair et pur, II a toujours été supérieur en intelligence aux autres créatures. Le don de la parole lui a donné la possibilité de développer toujours plus sa nature spirituelle. La richesse de la végétation lui apportait de la nourriture en abondance. Vivre dans le climat le plus clément ne demandait pas beaucoup d'effort. La pureté morale composait sa vie intérieure. Le processus de son développement aurait pu prendre une forme supérieure, inconnue de nous.

Et pourquoi, alors que dans le monde animal, inférieur à l'homme, nous observons tant d'espèces différentes, harmonieusement composées d'animaux à quatre pattes ou d'oiseaux, exprimant de par leur aspect extérieur la grâce et la beauté, prêtes à l'attachement, à la confiance, pour ainsi dire prêtes à nous servir avec un parfait désintéressement; pourquoi, alors que les végétaux sous nos yeux font preuve de tant d'harmonie et de beauté, et même pourrait-on dire se font concurrence dans leur effort pour nous servir par leurs fruits, pourquoi seul l'homme des premiers temps doit-il être présenté dépourvu de tout ce qui fait l'attrait et la beauté du règne animal et végétal ?

La chute dans le péché

La béatitude de l'homme et sa proximité de Dieu sont inséparables. Le Seigneur est mon refuge et ma défense : de qui aurais-je peur ?

Dieu "marchait dans le paradis" montrant ainsi à quel point il était proche d'Adam et d'Eve. Mais pour percevoir la béatitude de la proximité de Dieu et se sentir sous Sa protection, il faut avoir une conscience pure. Mais cette conscience nous la perdons. Les premiers hommes ont péché, et voilà que déjà ils se cachent de Dieu. "Adam, où es-tu?" - "J'ai entendu Ta voix, alors que Tu marchais dans le paradis, et j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché"...

Dieu est omniprésent, et II est toujours proche de nous, comme l'enseigne la parole de Dieu, cependant ce sentiment de proximité s'estompe de par la nature corrompue de l'homme.

Pourtant il ne s'éteint pas tout à fait ; à travers toute l'histoire de l'humanité ce sentiment habitait et habite toujours les saints. De Moïse il est dit que Dieu lui parlait "face à face comme quelqu'un parlerait avec son ami" 3, "Tu es proche Seigneur" 4, lisons-nous dans les psaumes. "Mon âme est en Dieu comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel, de toutes parts et en tous temps entourée par Lui: elle vit en Lui, se meut en Lui, trouve en Lui le repos, en Lui elle trouve sa demeure", écrit le père Jean de Cronstadt. Et à un autre endroit il dit: "Que signifie l'apparition des trois pèlerins à Abraham? Cela veut dire que le Seigneur en trois personnes, ne cesse de voyager sur la terre et regarde, surveille tout ce qui s'y passe, et Il vient de Lui-même vers tous ceux qui veillent, sont attentifs à leur salut, vers Ses serviteurs qui Le cherchent, Il vient chez eux en invité et parle avec eux comme avec des amis". "Nous irons à Lui et construirons une demeure en Lui (Jn, 14, 23), et les impies II les consumera par le feu" 5.

Des lors que la proximité est perdue, disparaît la béatitude et apparaît la souffrance. Le fond du récit sur la chute de Moïse est identique à celui de la parabole du Seigneur sur le fils prodigue. Le fils quitte le père, disparaît de sa vue afin de se rassasier de la douceur de la vie libre. Mais au lieu du plaisir il a reçu des épluchures avec lesquelles on nourrissait les bêtes et pas même assez pour en être rassasié, il en est de même de nos ancêtres : leur chute a entraîné les peines et les souffrances. "}e multiplierai grandement tes peines et tes soupirs, tu enfanteras dans la douleur"... "Dans la peine et à la sueur de ton front tu gagneras ton pain, et tu retourneras à la terre dont lu as été fait"...

Pourquoi une si petite transgression - manger le fruit défendu - a-t-elle entraîné de telles conséquences, une telle punition. Parce que tout dans la vie a un commencement : les grandes choses ont toujours pour origine l'insignifiant, le petit. Les avalanches de neige dans les montagnes commencent par un petit éboulis. La Volga naît d'une petite source, et le large Hudson "d'une larme d'un nuage" perdu dans la montagne.

Que les vices aient un lien avec les souffrances, qu'ils mènent aux souffrances et que l'homme se punisse ainsi lui-même, c'est l'évidence même. Si la mort et nombre de difficultés de la vie sont un châtiment de Dieu, il faut néanmoins reconnaître que l'humanité est elle-même responsable de la plus grande partie des souffrances qu'elle subit. Cela concerne les guerres les plus cruelles et les comportements inhumains envers les vaincus, ces guerres qui constituent à proprement parler toute l'histoire de l'humanité, de même que toutes les souffrances infligées par l'homme à l'homme durant les périodes paisibles de cette histoire : l'esclavage, le joug des envahisseurs étrangers et autres formes de violence qui sont le produit non seulement de l'avarice et de l'égoïsme, mais d'une certaine passion démoniaque cruelle et bestiale. En un mot tout ce qui est exprimé dans le proverbe antique : "L'homme est un loup pour l'homme".

L'homme jouirait-il d'une parfaite béatitude sur la terre s'il n'y avait eu la chute ? Aurait-il été prémuni contre tous les ennuis, malheurs, accidents ? La Bible, apparemment, ne parle pas d'une telle vie pleinement sereine. Là où est la lumière, il y a également de l'ombre. Là où sont les joies, là doivent être aussi les peines. Mais quelles peines peuvent durer si le Seigneur est proche ? N'a-t-il pas ordonné à Ses anges de garder en tous lieux les meilleures de Ses créatures qui portent en elles Son image et Sa ressemblance ? L'Église nous enseigne que l'homme au Paradis était destiné à l'immortalité non seulement de son âme, mais aussi de son corps: et même si son corps terrestre n'était pas immortel, quelle peine y aurait-il s'il sentait avec toute la force de son âme son immortalité spirituelle, s'il savait qu'il devait passer à une forme plus élevée de vie ?

Le problème du mal

Ici nous abordons la question la plus vaste, le problème général le plus complexe dans la philosophie religieuse à savoir celui de la souffrance dans le monde. Pourquoi la loi du renouvellement permanent de la vie est-elle liée aux souffrances ? Est-il inévitable que les créatures se détruisent mutuellement, que l'un se fasse dévorer par l'autre afin de subvenir à ses besoins, que les faibles tremblent devant les forts, que la force brutale triomphe dans le règne animal ? Le combat permanent serait-il la loi éternelle de la vie ?

La Bible ne donne pas une réponse directe à nos interrogations. Cependant, nous trouvons des indications indirectes. Voici ce qu'elle dit à propos de la première loi donnée par Dieu aux créatures à propos de la nourriture. Dieu donne comme nourriture aux hommes, les graines des plantes et les fruits des arbres (Gen. I, 29). Et ce n'est qu'après le déluge qu'il légitime la consommation de viande. De même pour les bêtes, Dieu définit qu'"à toutes les bêtes terrestres et à tous les oiseaux du ciel, à tous les reptiles de la terre, possédant une âme vivante, Je donne en nourriture toutes les herbes vertes. Et il en fut ainsi" (Gen. 1,30).

Mais la chute est intervenue dans le monde. Une complète déchéance du genre humain s'est opérée avant le déluge. Elle toucha également le monde animal : "Et Dieu regarda sur terre et voici qu'elle était pourrie : car toute chair avait corrompu son chemin sur la terre". La loi de l'entraide avait laissé place à la loi de la guerre. Et l'Apôtre Paul écrit à ce sujet : "Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu, car la création a été soumise à la vanité non de son gré, mais à cause de celui qui l'y a soumise, dans l'espoir qu'elle aussi sera libérée de la servitude de la corruption pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que toute la création dans son ensemble souffre jusqu'à présent les douleurs de l'enfantement. Et ce n'est pas seulement elle, mais nous aussi, qui avons les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, en attendant l'adoption, la rédemption de notre corps" 6. Cela veut dire que la lamentation de la création n'est pas éternelle, tout comme la loi de la guerre, la loi du droit du plus fort n'est pas éternelle. Est-elle même indiscutable en tant que loi de la vie ? N'observons-nous pas que dans le monde animal celui qui est féroce, assoiffé de sang, terrible par sa force disparaît plus vite de la surface de la terre que ceux qui semblent sans défense - les humbles créatures - qui continuent de vivre et de se multiplier ? N'est-ce pas là un exemple indirect pour l'humanité afin qu'elle ne compte pas sur la loi de la force ? Et le prophète Isaïe parle de l'action passagère de cette loi lorsqu'il prophétise sur le temps à venir - qui, bien sûr, ne fait plus partie de ce monde pécheur - lorsqu'ensemble "paîtront le loup et l'agneau, et le lynx se reposera avec le chevreau".

L'histoire de l'origine du mal dans le monde - le mal moral comme les souffrances physiques et de l'âme - donnée dans le troisième chapitre de la Genèse, assène un nouveau et troisième coup à la mythologie païenne. Selon les récits mythologiques, les passions et les vices, ainsi que les souffrances qu'elles génèrent, sont les attributs des dieux qui sont en lutte les uns contre les autres et parmi lesquels règnent les trahisons et le meurtre. Il est des religions admettant qu'il y aurait un dieu du bien et un dieu du mal et que d'une façon ou d'une autre le mal existerait dès l'origine, aussi les souffrances seraient-elles la loi normale de la vie et les voies menant à la véritable perfection morale n'existeraient pas. Ce n'est pas ce que nous dit la Bible. Dieu n'a pas créé le mal. Ce qui a été créé est par nature "toute bonté". Le péché est entré dans le monde par la séduction : c'est pour cela qu'il est appelé péché, c'est-à-dire erreur d'orientation, une perte de la voie droite, une déviation de la volonté dans le mauvais sens. Après le péché vint la souffrance.

L'auteur de "la Sagesse de Salomon" dit : "Dieu n'a pas créé la mort et ne se réjouit pas de ta perte des vivants, car 11 les a créé pour la vie et tout dans le monde peut être sauvé et il n'y a pas de poison mortel en eux il n'y a pas non plus de règne du mal sur la terre..." . "Dieu a créé l'homme pour l'incorruption et l'a façonné à l'image de Son éternité; mats par la jalousie du Diable, la mort est entrée dans le monde, et ceux qui en ont fait partie l'ont expérimentée" 7.

Mais la loi morale ne disparaît pas avec la chute de l'homme. Elle continue à briller et la différence entre le bien et le mal ne s'estompe pas. L'homme peut toujours revenir à sa richesse perdue. Le chemin y conduisant s'inscrit à travers cette affliction repentante présentée à la fin du troisième chapitre de la Genèse dans l'image de l'expulsion du Paradis, affliction menant à la purification morale et à la renaissance. Les derniers versets du troisième chapitre de la Genèse annoncent la lointaine "Aube du Nouveau Testament", le salut du genre humain délivré du mal moral, et avec lui des souffrances et de la mort, par la venue du Rédempteur du monde.

Ainsi, l'histoire de la chute se trouvant en relation directe avec le Nouveau Testament, revêt une grande importance pour la compréhension de toute l'histoire de l'humanité. Un parallèle directe apparaît entre ces deux événements : la chute d'Adam et la venue du Fils de Dieu sur la terre, et ce parallèle est toujours présent dans la pensée chrétienne. Le Christ est appelé Deuxième Adam. Le bois de la croix est opposé au bois de la chute. Les tentations du Christ faites par le diable dans le désert rappellent en partie les tentations du serpent : là on lit "mangez le fruit" et "vous serez comme des dieux" et ici : "Si Tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pains" . Pour ce qui est de l'histoire de la chute, les pères de l'Église préfèrent une compréhension littérale. Cependant, là aussi, le sens réel et le sens caché sont si intimement imbriqués, qu'il est impossible de les séparer. Tels sont par exemple les appellations mystérieuses de "fois de la vie" et "bois de la connaissance du bien et du mal".

Et l'Eglise, se réjouissant du salut en Christ, dirige ses regards vers ce même "Paradis ancien", voit le chérubin placé aux portes du paradis au moment de l'expulsion d'Adam et dont l'arme incandescente n'empêche déjà plus l'entrée au paradis. Et le larron repenti sur la croix entend les paroles du Christ Crucifié : "Aujourd'hui tu seras avec moi au Paradis".

Histoire biblique et archéologie

Le livre de la Genèse parle de façon très brève du premier stade de la vie de l'humanité. La période jusqu'au déluge, après l'histoire d'Abel et de Caïn, se compose presque uniquement de généalogie, de noms seuls. En additionnant d'une manière simple les années des patriarches d'avant le déluge, nous obtenons une période d'environ 1600 ans 8 : cette histoire multiséculaire occupe dans le livre de la Genèse en tout et pour tout le seul quatrième chapitre.

Nous voyons ainsi comment Moïse préserve son récit d'histoires populaires infondées ou mythologiques. Il est indubitable que, pour établir les généalogies, Moïse se fondait sur des notes très anciennes et très brèves provenant de Mésopotamie. Car dès le début de son existence l'humanité a préservé son histoire comme la prunelle de ses yeux. Chaque famille conservait la mémoire de ses ancêtres, mais l'histoire toute entière ne pouvait s'exprimer que d'une seule façon : par la conservation des noms et des années de vie ! Dans les fouilles contemporaines en Mésopotamie ont été découvertes des écritures cunéiformes qui remontent au troisième millénaire avant la Nativité du Christ, soit quelques centaines d'années avant Abraham. Mais à part ces écrits anciens, l'Antiquité s'efforçait de conserver de génération en génération la mémoire des grands ancêtres, des chefs de famille, en érigeant des tombeaux et autres monuments du même acabit. Après une description détaillée du déluge, l'histoire généalogique réapparaît dans le livre de la Genèse, englobant ainsi à nouveau presque deux mille ans, et l'on y retrouve le même laconisme, le même suivi rigoureux de sources de nous inconnues dans renonciation des chefs de famille avant Abraham. Ces énumérations sont interrompues par deux récits : 1) celui du déluge, et de Noé avec ses fils et 2) celui de la construction de la tour de Babel et le dispersement des peuples.

Si Moïse s'est arrêté pour donner des détails sur le déluge, c'est qu'il avait des raisons pour cela. La principale en était la tradition du déluge dans le peuple Juif de l'époque qui avait été apportée en Egypte par les Juifs et fut conservée dans leur milieu, alors qu'elle avait déjà disparu des témoignages des Égyptiens eux-mêmes qui l'avait apparemment perdue. Toutefois, elle réapparaît teintée de mythologie dans les manuscrits mésopotamiens (sumériens et non juifs, dans la bibliothèque d'Assurbanipal). Cette concordance sur un fait essentiel démontre clairement que la mémoire de cet événement était toujours vivante en Mésopotamie. Si nous prenons en considération l'esprit de la langue ancienne, nous pouvons supposer que les expressions dans le texte biblique "toute la terre", "toutes les espèces d'animaux" sont utilisées par Moïse dans leur signification habituelle de l'époque, quand l'idée que l'on avait de l'univers se limitait au pays que l'on habitait, et que ce qui se trouvait devant les yeux était perçu comme étant tout ce qui existait; aussi devons-nous considérer les mots "toute" et "toutes" dans un sens relatif.

Même à l'époque de l'Empire romain et des premiers chrétiens, par "univers" on entendait la partie du globe terrestre qui était explorée et connue. D'ailleurs, ce n'est qu'une des suppositions que l'on peut faire à propos du déluge.9

Le récit de Moïse sur le déluge est soumis à trois idées principales qui traversent toute la Bible : a) un monde soumis à la volonté de Dieu, b) les malheurs sont envoyés aux peuples comme châtiments pour leur iniquité et c) un peuple élu qui par la suite devient gardien de la vraie foi.

Le récit selon lequel les hommes avaient à l'origine une langue unique, et le récit sur la construction de la tour de Babel et le dispersement des peuples sont un autre détail dans la relation de la généalogie. L'existence de la tour de Babel est confirmée par l'archéologie contemporaine.10

Arrivé à l'époque d'Abraham, le livre de la Genèse entame une narration historique suivie. Là commence l'histoire du peuple juif. Développée jusqu'à la fin du livre de la Genèse, elle passe ensuite dans les quatre autres livres du Pentateuque, puis dans les livres historiques de l'Ancien Testament et partiellement dans les livres des prophètes et, sans discontinuer, arrive pratiquement au temps du Nouveau Testament. L'archéologie nous fournit un riche matériau, parallèlement à l'histoire biblique, et ce à partir de l'époque d'Abraham. Il y a seulement quelques décennies, la critique biblique libre avançait la théorie selon laquelle le livre de la Genèse était un recueil de pieuses légendes. Les fouilles archéologiques mettent désormais le livre de la Genèse sous leur protection, et leurs découvertes confirment l'une après l'autre les récits bibliques. Ils montrent la grande ancienneté des noms et des us, mentionnés par Moïse. Tels sont les noms d'Abraham (Abam - ram), Jacob ( Jacov - El) : ils se rencontrent comme prénoms usuels de l'Ancienne Mésopotamie. Les noms des ancêtres d'Abraham et de ses parents trouvent leurs correspondances dans les noms des villes, étant donné que les villes étaient nommées d'après le nom de leurs fondateurs; à leur tour, ces noms étaient attribués aux personnes originaires de ces villes. Ainsi dans les appellations des villes nous trouvons les noms de : Tharrha (père d'Abraham), Séruch (grand-père de Tharra), Phaleg (un de ses ancêtres), Nachor (frère d'Abraham), Arrhan (frère d'Abraham; Charrhan est la région de Mésopotamie dont ils sont issus). Trouvées en Mésopotamie, "les Tablettes de Nusa" font la lumière, du point de vue des us et des coutumes de l'époque, sur des faits du livre de la Genèse tels que l'intention d'Abraham d'adopter son "pupille" Eliezar avant la naissance d'Isaac, la vente des droits d'aînesse d'Esaü, les bénédictions des patriarches avant leur mort, l'histoire avec les Teraphims (les idoles, ramenées par Rachel de chez son père Laban 11. Bien sur, les époques plus tardives donnent encore plus de matériaux archéologiques. Qu'il reste des imprécisions afin de s'accorder sur des détails est chose naturelle. La conclusion générale peut être celle qui est exprimée dans le titre d'un livre allemand sur ce sujet : « Mais la Bible a pourtant raison », ou dans la conclusion d'un des archéologues-biblistes américains : "II n'y a pas de doute désormais : l'archéologie confirmera la nature essentiellement historique de la tradition vétérotestamentaire. 12

Les livres historiques de l'Ancien Testament, tout comme les cinq de la loi de Moïse, développent l'idée d'une liaison étroite et causale entre la piété et la prospérité d'un peuple, autrement dit, ils montrent que les malheurs qui s'abattent sur les peuples sont toujours causés par un manquement à la foi et par une chute morale. C'est pourquoi, même à l'époque chrétienne, l'histoire sainte vétérotestamentaire reste très instructive pour tous et, dans ses textes liturgiques, l'Eglise emprunte pour notre édification nombre d'événements puisés dans l'histoire. Cependant, parmi les livres historiques, il y en a où l'élément national juif laisse dans l'ombre l'idée proprement religieuse, comme dans les Livres d'Esther et de Judith ; de tels livres ne seront pas utilisés par l'Eglise pour les offices, bien qu'ils restent évidemment édifiants pour les chrétiens. Ainsi, le matériau historique vétérotestamentaires est important pour nous, non par lui-même, car "le passé a fait son chemin" (2 Cor. V, 17), mais par l'idée ou l'édification qu'il contient.

Dans les récits historiques, le prophète Moïse et tous les saints auteurs qui le suivent parient des nombreuses manifestations de la force de Dieu, de manifestations miraculeuses. Mais ils recourent rarement au terme "miracle" (alors que dès le Psautier nous rencontrons ce terme très fréquemment). Ils nous suggèrent que toute l'histoire se passe sous les yeux de Dieu et qu'elle est toute faite d'événements qui paraissent seulement devoir être séparés en habituels et inhabituels, en naturels et surnaturels ; toutefois, pour une âme croyante, les faits clairement miraculeux ne sont qu'une brèche dans le voile, derrière lequel se déroule le miracle incessant de l'action divine et où s'écrit sans omission le texte des destinées de chacun de nous.

La sagesse de l'Ancien Testament - De la sagesse

Les livres didactiques composent le troisième groupe des livres de l'Ancien Testament. Ils enseignent à l'homme comment construire sa vie terrestre personnelle afin qu'elle soit bénie par Dieu et les hommes, qu'elle donne la prospérité et la paix intérieure. La sagesse venant de Dieu communique une telle vie.

Lorsque Salomon, en commençant son règne a élevé ses prières et ses sacrifices, Dieu lui apparut la nuit et lui dit : "Demande ce que tu veux que Je te donne". Et Salomon demanda à Dieu une seul chose : la sagesse et les connaissances pour diriger le peuple de Dieu. Et Dieu dit à Salomon : parce que tu n'as pas demandé des richesses, des biens, des honneurs, des victoires, la longévité, mais la sagesse et les connaissances, la sagesse et l'intelligence te seront données, et Je te donnerai de la richesse, des biens et de la gloire comme n'en ont jamais eus les rois précédents, ni ceux qui viendront après toi.

Les livres didactiques sont pleins de recommandations pratiques sur la façon de construire sa propre vie intelligemment, dans la sagesse et la crainte de Dieu, dans la vérité, l'honnêteté, le travail, dans l'abstinence, construire une vie familiale et être un membre utile dans la vie de la société. Ces recommandations sont extrêmement instructives, justes, droites; dans leur construction verbale on trouve beaucoup d'images, de vie, de traits d'esprit; bien qu'on y trouve, bien entendu, des opinions fondées sur les exigences d'une époque éloignée de nous et étrangères à présent à nos habitudes. Les indications pratiques dans la conduite de la vie quotidienne sont le trait caractéristique de la sagesse éducatrice vétérotestamentaire.

Il serait cependant faux de croire que la sagesse biblique est la sagesse du bonheur terrestre. La Bible voit la sagesse authentique dans l'humble fidélité à Dieu dans les souffrances les plus terribles, dans les souffrances alors que l'on est innocent, la sagesse dans le fait de reconnaître le caractère incompréhensible des voies divines. "Nu je suis sorti des entrailles de ma mère, nu je partirai. Dieu a donné, Dieu a pris; qu'il advienne ce que plaise à Dieu; que le nom du Seigneur soit béni". "J'ai reçu le bien, je recevrai aussi le mal" (Job I. 21; II, 10 ). Voilà la sagesse du juste Job. Mais il n'y a pas de sagesse véritable dans les constructions dialectiques et logiques de ses amis, et il n'y en a pas justement parce qu'ils croient avec assurance comprendre les voies de Dieu. En eux, se trouve ce que l'on peut appeler le rationalisme à base religieuse; il leur est dit de demander pardon à Dieu par l'intermédiaire de Job.

Aussi attrayantes que soient l'aisance, la richesse, la réussite, la gloire, s'attacher à toutes ces choses est folie : tel est l'enseignement de la sagesse de Salomon. La mort est le lot qui attend chacun de nous, et il apparaît alors que tout n'est qu'apparence, vanité, "vanité des vanités, tout est vanité" (Ecclésiaste).

Il existe dans la vie une chose de plus élevé, plus précieuse, plus digne de louanges provenant de la sagesse. C'est de tendre à la connaissance des oeuvres de Dieu, d'étudier la nature, c'est l'attrait pour le savoir pur : "connaître la structure du monde et les forces des éléments, le début la fin et le milieu des temps, le cercle des années et la disposition des étoiles, la nature des animaux et les caractéristiques des bêtes, la puissance des vents et les pensées des gens, la diversité et la vertu des plantes...";"si un homme veut acquérir beaucoup d'expérience, la sagesse connaît des faits très anciens et prédit le futur, connaît la finesse des mots et la réponse aux interrogations, prévient les signes et les miracles, l'issue des années et des saisons..." ; "si un homme aime la droiture, ses fruits sont les vertus : elle enseigne l'intégrité et le discernement, la justesse et le courage, ce qu'il y a de plus utile dans la vie pour les hommes." (Sagesse de Salomon VII, 17-20; VIII, 7-8). Ici sont reconnus les droits de la science dans ses nombreuses branches.

Posséder une telle sagesse n'est pas le fruit d'un mérite personnel, mais un don de Dieu. "J'ai prié" , témoigne l'auteur de "La Sagesse de Salomon", "et du ciel est descendu sur moi l'esprit de la sagesse. J'ai tout compris, ce qui est caché comme ce qui est évident, car c'est la Sagesse, créatrice de tout, qui m'a enseigné. Elle est esprit de raison, saint, clair, inoffensif, bienveillant, rapide, insaisissable, bienfaisant, humain, ferme, inébranlable, calme, serein, qui voit tout et pénètre les esprits intelligents, purs, les plus subtiles... Elle est le reflet de la lumière éternelle et le miroir limpide des actions de Dieu et l'image de Sa Bonté. Elle est seule, mais peut tout et étant en elle-même, elle renouvelle tout et, passant de génération en génération dans les âmes saintes, elle prépare les amis de Dieu et les prophètes; car Dieu n'aime personne si ce n'est celui qui vit avec la sagesse ". (Sagesse de Salomon VII, 22-23; 26-28).

Il n'est pas étonnant qu'une image aussi parfaite de la sagesse, telle qu'elle est donnée dans les livres didactiques de l'Ancien Testament, appelle l'attention même à l'époque chrétienne, particulièrement par ce trait qui la représente "siégeant auprès de Dieu Lui-même". "Le Seigneur m'avait au tout début de Sa voie, avant même Ses oeuvres, de tout temps" lisons-nous dans le livre des Proverbes : "Il m'a créé alors que n'existait pas encore le temps; ni les sources, riches en eau. Je suis née avant que les montagnes ne soient élevées, avant les collines, alors qu'Il n'avait encore créé ni la terre, ni les champs, ni les premières poussières de l'univers. Quand Il préparait les cieux, j'étais là. Quand Il a tracé un cercle sur la face de l'abîme, quand Il a donné à la mer sa forme, afin que les eaux ne dépassent pas ses confins, alors qu'Il posait les fondements de la terre - alors je L'aidais comme peintre, j'étais la joie de chaque jour, je me réjouissais tout le temps en Sa présence, sur son cercle terrestre et ma joie était avec les fils des hommes..." "Qui m'a trouvé, celui-là a trouvé la vie et a reçu la grâce du Seigneur". (Prov. VIII, 22-31, 35).

Ici la Sagesse est représentée dans l'image d'une personne, comme une créature divine; on peut citer d'autres expressions du même type dans les textes sur la Sagesse.

Sous l'impression d'une telle image, dans la philosophie religieuse, tant de l'Antiquité chrétienne que du Moyen Âge ou des temps modernes, l'idée que sous le terme de sagesse on entend une force divine singulière et personnelle, ou hypostase, créée ou non créée, peut-être âme du monde, "Sophia divine", cette idée est apparue et a tenté de pénétrer la pensée théologique. Dans la pensée religieuse russe, la doctrine de la Sophia a été présente et popularisée chez Vladimir Soloviev, chez le prêtre Paul Florensky et plus récemment chez l'archiprêtre Serge Boulgakov. Il faut cependant admettre que ces penseurs se fondent sur les prémisses philosophiques particulières et, voulant les justifier par l'Ecriture, ils n'accordent pas assez d'attention à ce que dans la littérature vétérotestamentaire, le procédé de personnification des idées est usuel; l'auteur du livre des Proverbes prévient qu'à la lecture du livre, il faudra "comprendre le proverbe et le discours sous-entendu, les paroles des sages et leurs énigmes" (Prov. I, 6) c'est-à-dire ne pas prendre les expressions imagées au sens premier.

Là où la Sagesse est dépeinte de façon particulièrement expressive, comme étant un être personnel, comme la Sagesse hypostastique, le Nouveau Testament voit en elle le Fils de Dieu Jésus Christ, "la force Divine et la Sagesse Divine" , comme nous le lisons chez l'Apôtre Paul (I, Cor. I, 24 ). Une telle interprétation est donné par exemple dans une lecture des Parémies, tirée du livre des Proverbes : "La Sagesse s'est construite une maison et a élevé sept piliers" (Prov. IX 1-6 ). Là, l'auteur sacré transporte ainsi notre pensée directement dans le Nouveau Testament, dans la confession de l'Evangile, dans le mystère de l'Eucharistie et la constitution de l'Eglise du Christ.

Là, l'Ancien Testament se trouve déjà à la lisière du Nouveau.

Notes :

1 - Saint Jean Chrysostome, Homélies sur le Livre de la Genèse, tome 4,1° partie, p. 138 (en russe). Au même endroit, à propos des mots "Dieu forma l'homme avec la poussière de la terre, et souffla...", nous lisons : "Ces mots demandent les yeux de la foi, et sont dit ainsi par condescendance pour notre infirmité, car l'expression même "Dieu créa" (comme un sculpteur forme une statue) "l'homme- et souffla" sont indignes de Dieu. Mais les Divines Écritures disent ceci pour nous à cause de notre infirmité, condescendant jusqu'à nous, pour qu'étant devenus dignes d'une telle condescendance, nous puissions être capables de monter vers les hauteurs de la véritable compréhension"(Loc. cit., p. 98).

Il est ici approprié de prendre note de la mise en garde de saint Jean Chrysostome, sur la façon dont doivent être comprises les paroles "et souffla sut sa face k souffle de vie". H dit : "Certains personnes déraisonnables, emportées par leurs propres considérations et ne pensant pas d'une façon agréable à Dieu, ne prennent pas en compte le fait que les expressions des Écritures puissent être adaptées à notre compréhension, osent dire que l'âme procède de l'essence de Dieu, ô démence ! O folie ! Combien de chemins de perdition le diable a ouvert à ceux qui veulent le servir ! Et afin de comprendre ceci, regardez combien ces gens empruntent des chemins opposés ! S'arrêtant sur l'expression "souffla", certains d'entre eux disent que l'âme procède de l'essence de Dieu; d'autres, au contraire, affirment qu'elle se change même en l'essence du plus bas des animaux stupides. Quoi de pire qu'une telle folie ?" (Loc. cit., p. 103 ).

2 - Selon les mythes de l'ancienne Mésopotamie païenne, la principale déesse Anaph se dit elle-même être "l'Ancêtre de l'homme". S'étant transformée en vache elle donne naissance à un taureau qui fut engendré par Zeus ( W. F. Albright, Archéologie et religion d'Israël, Baltimore, 1942, pp. 75,85).

3 - Exode 3,13-14

4 - ps 118,151 ; ps 144,12

5 - Ma vie en Christ ,T II, 362

6 - Rom. 8,19-23

7 - Sag. Salom. 1,13-14 ; 2, 23-24

8 - La longévité des patriarches pose une énigme pour beaucoup. Nous n'entrerons pas dans l'étude de la question, mais nous nous permettrons de montrer une certaine analogie. Nous définissons habituellement l'âge des arbres en dizaines d'années et avec respect nous disons : "Un chêne centenaire". Et pourtant, en Amérique du Nord, il existe des forêts entières d'arbres vivants auxquels on attribue des vies de cinq mille ans !

9 - La pensée chrétienne voit ici à nouveau une correspondance mystérieuse entre les récits des livres de la Genèse et l'Evangile. Dans les premières pages de la Genèse, le déluge est représenté noyant l'humanité pécheresse et dans les premières pages de l'Evangile, c'est le Baptême du Seigneur dans le Jourdain, qui noie le péché même de l'humanité et sa faute. Nous l'entendons dans l'office de la fête du Baptême du Seigneur : "Nous savons qu'au commencement, Tu as fait pleuvoir sur la terre les eaux diluviennes, pour la destruction lamentable de toutes les choses, O Dieu, Toi Qui as révélé des mystères grands et étranges. Et maintenant, O Christ, Tu as noyé le péché dans les eaux pour réconforter et sauver l'homme mortel" .... (canon 2, tropaire de la 7ème ode ). L'écrivain divinement inspiré du livre de la Genèse transperçait pour ainsi dire ce parallèle futur, cette importance du récit du déluge grâce à sa signification prototype.

A première vue, il semble trop inhabituel et trop complexe pour cette époque de s'occuper de la construction d'une arche d'une telle taille seulement quelques dizaines d'années avant le déluge, par la révélation Divine donnée à Noé seul. Cependant, nous pouvons nous imaginer et supposer des conditions telles que l'énigme disparaît.

Sans aucun doute, la technique et les instruments nécessaires à une telle construction en bois existaient déjà. A cela correspondaient les conditions topographiques. La vallée du Tigre et de l'Euphrate était soumise périodiquement aux inondations de ces rivières, tout comme la basse vallée du Nil en Egypte. Après l'inondation, la terre séchait, laissant ainsi un magnifique pâturage pour le bétail et était étonnamment fertile pour les cultures (Hérodote au 7ème s. avant J.C. parle de la fertilité légendaire de ce pays). La population, liée à l'élevage et aux travaux primitifs de la terre, sur ces prairies submersibles (dans les illustrations : nous voyons une charrue attelée à une légère antilope), devait s'accommoder des conditions locales. Il serait très naturel de supposer que dans de telles régions ils savaient construire leurs habitations de façon surélevée, sur des plates-formes enduites de poix, sortes de bacs, capables de s'élever au-dessus de la terre marécageuse, pouvant servir pour la préservation des réserves de nourriture pour le bétail, comme pour celle des animaux eux-mêmes en période de crue. Tenons compte du fait que dans ce pays, les voies fluviales, les rivières et les canaux étaient le principal moyen de locomotion ; sur les dessins de l'époque les animaux marins et de rivières y occupent la plus grande place. (S.P. Handcoc. Archéologie mésopotamienne. N.Y., 1912, pp. 4,11,14-17, 27, 46, 53).

Nous pouvons émettre l'hypothèse que les bacs-plate-formes ont servi de prototype à la construction, sur l'ordre de Dieu, de l'arche à fond plat par le patriarche Noé et ses fils. L'eau et le canot sont en général les premiers moyens de locomotion des hommes sur des distances importantes.

Voici une intéressante comparaison. Qui aurait pu penser qu'une des pyramides d'Egypte gardait en elle, en guise de tombeau du pharaon, un grand bateau à voile comme on l'a découvert il y a quelques années ? Cet exemple d'inhumation montre que le bateau à voile était le lieu de résidence habituel et préféré du pharaon, puisque les canaux du Nil s'insinuant entre les roseaux fournissaient des conditions parfaites pour la chasse, qui était le privilège de la cour du pharaon ; comme nous l'avons déjà remarqué, la végétation de l'Egypte et celle de la Mésopotamie sont similaires. Il va de soi qu'il ne faut cependant pas négliger la différence d'époque entre Noé et les pharaons.

10 - "La Ziggourat", la Tour de Babylone a été construite aux environ du 24 ème siècle avant J.C. et a été détruite par les Hittites entre les années 1800 et 1600 avant J.C.

11 - G.E. Wright, Archéologie biblique, pp. 41-43

12 - W.F. Albright, Archéologie et religion d'Israël, p.176

Archiprêtre Michel Pomazansky,

L’Ancien Testament dans l’Église du Nouveau Testament, Jordanville, 1961, 38 p.

Traduction: C. Savykine

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