• Paroisse St Jean Le Russe

Le Staretz Timon et Saint Séraphim de Sarov

Mis à jour : avr. 14



Pendant notre séjour au monastère de Visokovsk, nous avons souvent entendu parler du grand staretz et ermite, le hiéromoine Timon, qui vit dans la solitude de Nadieievsk, appartenant au monastère de Krivoesersk, en Galicie, à 120 verstes du monastère de Visokovsk. Et le désir nous est venu de voir ce staretz, d'en recevoir des directives utiles à l'âme. Donc, ayant choisi un moment favorable, j'en demandai l'autorisation et pris la route. En ce temps là, j'étais tellement sourd, que je n'entendais même pas le son d'une cloche de 300 pouds (le poud : 16kg 38), je communiquais par signes ou par écrit. Mais alors que j'approchai de la solitude de Nadieievsk, mes oreilles s'ouvrirent, pas tout à fait, il est vrai, mais je me mis à entendre les conversations et le chant d'église.

Arrivé à la solitude, je vis le bienheureux hiéromoine Timon, avec sa chevelure blanchie, d'une sainte beauté : mon âme se réjouit grandement et mon cœur s'émut. Il me bénit, me fit entrer dans sa cellule, et ouvrit sa bouche, d'où coulait le miel, et il commença à m'abreuver à ses riches sources d'eau vive. En quelques mots, il fit se fondre mon cœur comme cire, et il me transforma, comme si je n'avais jamais été un raskolnik*, et de cet instant, je me signai avec trois doigts, au Nom de la Sainte Trinité, et jusqu'à ce jour même, je n'ai plus jamais fait le signe avec les deux doigts. En vérité, le Seigneur Dieu a fait don à ce staretz d'une telle sagesse que nul ne peut le réfuter, et durant toutes les longues années de mes pérégrinations, je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui eût un tel don de la parole. Je l'ai beaucoup remercié et lui ai demandé ses saintes prières afin que jusqu'au terme de ma vie, jamais ne faiblisse ma foi dans le Seigneur Jésus Christ mon Dieu et dans Sa sainte Eglise.

Puis je tombai à ses pieds, et lui demandai de me faire connaître ne serait-ce qu'un peu de sa vie, pour le profit de mon âme. Et il m'apprit ce qui suit : « Je suis originaire de la province de Nijninovgorod, et par état, d'une famille ecclésiastique. Lorsque je terminai mes études au séminaire, on me poussa à me marier, bien que ce fût contre mon gré. Puis je fus ordonné diacre. Mais, gloire à l'Unique Seigneur Dieu : Il me délia très vite des liens du mariage. Ayant vécu très peu de temps, mon épouse mourut, en état de virginité. Devenu libre, j'allai souvent à la solitude de Sarov, j'y avais comme guides et maîtres les résidents du lieu, Père Séraphin et Père Marc. Puis, j'entrai en monachisme. Mais Monseigneur ne me permit pas d'aller au monastère, il me mit à l'économat de l'Evêché et voulut m'obliger à l'ordination de hiéromoine; mais je ne l'acceptai pas du tout, parce que mon souhait formel était la vie en solitude, avec Dieu Seul. Et je vécus de longues années comme économe.

Ensuite, l'Archevêque m'envoya au monastère de Gorodetz, pour en être le Supérieur. Quelque temps plus tard, venu au monastère, il dit qu'il n'était pas correct qu'un hiérodiacre soit Supérieur, et malgré moi, m'ordonna hiéromoine. Plus tard je demandai à aller au repos dans l'Eparchie de Kostroma, au monastère de Krivolezrsk, que je connaissais déjà. Le Saint Synode me libéra et l'Higoumène de Krivolezrsk me laissa aller dans une solitude de l'intérieur, où je vécus seul pendant presque vingt ans. Il y avait dans ce lieu une petite métairie et une vieille petite église, qui y est toujours. La nourriture m'était fournie par cette métairie.

Mais que faisais-je dans cette solitude ? Je surveillais seulement la forêt (il disait cela par humilité). Et puis ensuite, pour mes nombreux péchés, le Seigneur voulut que je sorte de la solitude pour aller dans ce domaine de la métairie, y vivre, et y fonder un monastère; mais moi, je ne voulais pas me séparer de la solitude et je me rebellai contre mon Seigneur, et pour cela Il me punit. Je devins complètement paralysé et j'étais allongé comme mort. Les travailleurs du monastère, étant venus chercher le bois et m'apporter la nourriture, me trouvèrent sans connaissance, muet, et tout défait. Ils m'emmenèrent dans la métairie, en ce lieu.

Mais le Seigneur mon Dieu me guérit miraculeusement peu de temps après, et c'était comme si je n'avais jamais été malade. Et je Le remerciai, et plus jamais je ne m'insurgeai contre Sa volonté. Je restai en ce lieu et le Seigneur le bénit. Avec l'aide de Dieu j'aménageai ce monastère, tel que tu le vois toi-même aujourd'hui.

Cependant, étant sorti de la solitude, j'eus le désir ardent de revoir mon guide spirituel et maître, le Père Séraphin, que je n'avais pas vu depuis plus de vingt ans; le printemps venu, je me rendis à pied à la solitude de Sarov (distante de 400 verstes). A mon arrivée à la solitude, j'allai jusqu'à la cellule du Père Séraphin, dans l'intention de le voir. Mais il ne me laissa pas l'approcher. Tout le monde allait chez lui, hommes et femmes, sans obstacles, il n'y avait que moi qui n'en eus pas la permission; et j'attendis debout jusqu'au soir. Enfin, il me donna sa bénédiction pour entrer dans sa cellule. Etant entré, je tombai à ses pieds, pleurant beaucoup de joie d'avoir pu après tant d'années le revoir en vie, et je lui dis : « Père saint ! pourquoi vous êtes-vous fâché contre moi pécheur, et ne m'avez-vous pas laissé vous approcher de toute la journée ? » Et lui, m'ayant fait asseoir, commença à parler : « Non, il n'en est pas ainsi, Père Timone ! Je t'aime, mais j'ai fait cela parce que tu es moine, et de plus ermite, tu dois avoir la patience, et aussi, je t'éprouvais pour voir ce que tu avais appris après avoir vécu tant d'années dans la solitude. N'en es-tu pas sorti vide ? Quant aux autres gens, ils sont du monde, et de plus malades; il est nécessaire de les soigner d'abord et les laisser aller en premier car ce n'est pas l'homme sain qui a besoin du médecin, mais le malade, comme l'a dit le Seigneur. Et avec toi, il faut disposer de plus de temps libre pour parler ». Et nous nous sommes entretenus ensemble toute la nuit. (...)

Moine Parféni


Récit des pérégrinations et voyages à travers la Russie, la Moldavie, la Turquie et la Terre Sainte

Seconde édition de 1856, Première partie , sections 102-103, pages 189-193.

Note

Les “raskolniki” (schismatiques), ce sont les vieux-croyants qui ont refusé les réformes (ou plutôt les corrections) liturgiques faites au XVIIème siècle sous la direction du patriarche Nikon. D'où leur autre appellation de "vieux-ritualistes". Les vieux-croyants notamment considèrent comme impie de se signer avec trois doigts - la pratique orthodoxe universelle - et non deux doigts, ce à quoi fait allusion le Père Parfeni - raskolnik repenti - dans ce texte.

Traduit du russe par N.M.Tikhomirova.


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