SERMON POUR LE DIMANCHE QUI PRÉCÈDE LE GRAND CARÊME
 ET EN MÉMOIRE DU SAINT ÉVÊQUE ALEXIS, 1852.

Revêtez-vous de notre Seigneur Jésus Christ,

et n'accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise. Rom. XIII, 14

Cet enseignement de l'Apôtre est proclamé aujourd'hui dans l’Église : par conséquent, il est proposé à notre attention, à notre étude approfondie et à notre diligence à le mettre en pratique.
Mais avant d'entrer dans nos réflexions sur cet enseignement, il n'est pas inutile de vous donner quelques éclaircissements sur une particularité du jour présent qui ne se rencontre pas fréquemment. Nous célébrons aujourd'hui la fête du trépas bienheureux du saint évêque Alexis deux jours plus tôt que de coutume. Pourquoi cela ? Ainsi l'ont ordonné nos Pères sages en Dieu, qui ont été les fondateurs des institutions de l'Église. Mais pourquoi en ont-ils ordonné ainsi ? Parce qu'ils ont trouvé peu opportun que, dans un jour de jeûne austère et de pénitence, une tristesse pieuse se trouvât confondue avec la joie d'une fête. Est-ce donc qu'une joie même pieuse peut être quelquefois inopportune ? Ainsi, paraît-il, l'ont pensé nos  sages Pères, et il est de notre devoir de ne point contredire à leurs opinions, mais de les bien comprendre et de les prendre pour règle de notre conduite.
Une tristesse pieuse n'est point hostile à une joie pieuse, et même elle la produit, ainsi que l'a éprouvé et confessé devant Dieu le Prophète : Selon la multitude des afflictions de mon cœur, Tes consolations ont réjoui mon âme (Ps. XCIII, 19). Mais pour que la tristesse qui est selon Dieu, qui, comme dit l'Apôtre, produit pour le salut une pénitence stable (II Cor. VII, 10), produise dans l'homme un effet complet et porte du fruit, pour cela, il doit s'abandonner de plein cœur à cette tristesse, et n'en pas troubler l'action par une joie venant d'un autre côté, fût-elle même pieuse. C'est l'exigence de la loi d'unité, qui a une grande force, soit dans la nature, soit dans les choses humaines, et surtout dans les spirituelles. Une seule chose est nécessaire (Lc. X, 42). Vous ne pouvez pas servir deux maîtres (Mat. VI, 24). Un royaume divisé contre lui-même ne se soutiendra pas (Mat. XII, 25). L'homme ne vit et n'agit sur la terre qu'aussi longtemps que persévèrent dans leur unité son âme et son corps, et les parties essentielles de sa constitution corporelle. Il n'obtient un plein succès et un entier accomplissement que dans les choses vers lesquelles il dirige uniquement toute son attention, toute sa pensée et toute sa volonté. S'il divise ses pensées et ses désirs sur différents objets, il ne peut pas aller à son but sans balancer comme un homme qui boite des deux genoux.
L'enseignement apostolique que nous entendons aujourd'hui nous subordonne aussi à la loi bienfaisante de l'unité, et nous met en garde contre une division dangereuse. Il nous propose Jésus Christ comme l'unique objet qui doit remplir et occuper nos facultés, nos pensées, nos désirs, notre activité : Revêtez-vous de notre Seigneur Jésus Christ, et il nous défend de disperser nos pensées et nos désirs sur les objets du monde sensible : N'accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise. 
Pour profiter sûrement de cet enseignement de l'Apôtre, il y faut remarquer la précision de la pensée et l'exactitude de l'expression. Il ne dit pas : Ne faites rien de ce qui satisfait la chair, ne prenez d'elle aucun souci, ne lui accordez absolument aucune attention. Selon la nature, ainsi qu'il le dit lui-même dans un autre endroit, jamais personne n'a haï sa propre chair; mais il la nourrit et la réchauffe (Eph. V, 29). La  chair, ou autrement, le corps, avec  ses sens, ses forces, ses membres, est, selon la destination du Créateur, l'instrument ou le serviteur de l'âme. Celui qui travaille avec un instrument doit avoir soin que cet instrument ne soit pas défectueux. Le maître doit avoir soin que le serviteur ait la force et la faculté de faire l'ouvrage qui lui est imposé. Ainsi, l'homme doit avoir soin de son corps. Mais l'Apôtre dit : N'accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise, n'accordez pas à la chair des satisfactions que n'exigent ni la nature, ni la raison, mais bien des appétits sensuels non dirigés par la raison, capricieux, passionnés, effrénés, tyranniques, parce que, dans ce cas, la chair devient non seulement un serviteur indocile de l'âme, mais encore son dominateur, son tyran, son bourreau.

Emploie la nourriture et la boisson selon les exigences de la faim et de la soif, pour le soutien de la vie, des forces, de la santé : la nature exige cela ; la loi ne le défend pas ; un enseignement raisonnable ne s'y oppose pas. Si même tu prends une nourriture choisie un jour de fête, un jour de joie, avec reconnaissance envers Dieu qui nous donne tout en abondance pour notre jouissance (I Tim. VI, 17), en cela même tu es justifié par la parabole qui veut que l'on prépare le veau gras (Lc. XV, 23) pour le festin d'une réjouissance opportune. Mais pour qu'à la suite de la jouissance naturelle du goût ne se glisse pas la convoitise, et après elle l'immodération, la gourmandise, l'ivrognerie, la sensualité ; pour cela, et la raison commune conseille, et la science de la médecine prescrit, et la règle de l'expérience de la sagesse spirituelle commande, en général, de retrancher quelque chose de la quantité de nourriture que réclament les désirs sensuels, et, en particulier, à certaines époques, de diminuer la quantité de la nourriture et d'en changer la qualité, de mettre de côté celle qui est substantielle et échauffante, et d'en employer une légère et rafraîchissante. La loi spirituelle prescrit d'employer le jeûne comme une arme pour repousser les convoitises de la chair, de donner à l'esprit le jeûne et la prière comme des ailes pour s'élever vers Dieu. Du reste, la règle de l'Église, sévère contre la convoitise, indulgente pour la faiblesse, exige le jeûne, et condamne celui qui ne jeûne pas, à moins d'obstacles venant de la faiblesse corporelle (Règl. Apost., 69), et par conséquent elle permet un allégement au jeûne en faveur de la faiblesse corporelle; et cela est très juste, parce que la faiblesse procure par elle-même ce qui se cherche par le jeûne, c'est-à-dire la répression de la sensualité et l'amortissement des passions charnelles ; et par conséquent, pour le faible, ce qui est nécessaire, ce n'est pas de dompter la chair par le jeûne, mais bien de soutenir la faiblesse du corps par la nourriture et un bon traitement, afin qu'il ne devienne pas tout à fait incapable de servir l'âme.
Semblablement, sous le rapport aussi du vêtement et du logement, de l'activité et du repos, des occupations convenables et de la satisfaction des sens, la loi de l'esprit, pour la chair, consiste à satisfaire modérément ses exigences naturelles, à condescendre raisonnablement à sa faiblesse, et en même temps à ne pas offenser la dignité de l'esprit et du sens moral, à ne pas contrarier les intentions du Créateur de la nature dans ses dons, à ne pas s'asservir aux passions et aux convoitises. N’accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise.
Si, devant le pur miroir de la loi spirituelle, nous plaçons notre vie réelle, que difformes doivent y apparaître beaucoup d'actions dont beaucoup ne s'inquiètent pas, dont quelques-uns même se louent !
Les festins répétés sans occasion de  fête, les divertissements journaliers sans motif de se réjouir, les amusements prenant plus de temps et causant plus de fatigue que les travaux,  les spectacles devant lesquels la modestie devrait fermer les yeux,  les chansons contre lesquelles la pudeur devrait garantir ses oreilles, et combien de choses encore on pourrait indiquer dénonçant les satisfactions de la chair dans la convoitise, qui ont cessé déjà de craindre la dénonciation ! 
Étrange paraîtrait la parole qui désignerait nettement certaines étrangetés que la fantaisie des hommes a rendues fort ordinaires. Ne se contentant pas de l’accomplissement passionné des satisfactions de la chair auquel la nature fournit quelque occasion (comme, par exemple, l'immodération dans le boire et le manger prend occasion de la nécessité de la nourriture et de la boisson), ils ont inventé des satisfactions de la chair en dehors des intentions de la nature ; ils se sont façonné des goûts que le sens naturel ne connaissait pas, et ils ont adapté à leur satisfaction des nécessités dont la nature ne pensait pas à les charger ; et comme, dans ce qui n'est pas naturel, il doit y avoir plus de mal que dans ce qui est naturel, les appétits  imaginés en dehors de la nature asservissent, par l'habitude, ceux qui s'y adonnent, avec plus de violence que l'intempérance dans la nourriture. 
Peut-être dira-t-on : Vaut-il la peine de s'élever contre une satisfaction de la chair, même unie à la passion, qui ne fait de mal à personne ? Je ne suis point déconcerté par ce reproche, parce que ce n'est pas à moi seul qu'on le fait, mais qu'on l'a fait avant moi au saint apôtre Paul qui a écrit : N'accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise.
Pour démontrer que l'Apôtre, en prêchant contre la satisfaction de la chair dans la convoitise, ne s'inquiétait pas de minuties, mais prévenait un mal peu redoutable au commencement, funeste dans la suite, il suffira de présenter un seul exemple tiré de la Sainte Écriture. Le prophète Isaïe dit aux Juifs qu'ils sont sur le bord de l'abîme : L'enfer a élargi ses abîmes, et il a ouvert sa gueule. D'où est venu cela ? Comment les Juifs en sont-ils venus jusque-là ? Écoutez l'explication du Prophète : Ils boivent le vin au son des cithares, des lyres, des cymbales et des flûtes, mais ils ne font pas attention aux œuvres du Seigneur, et ils ne considèrent pas les œuvres de sa main (Is. V, 12-14). Une sensualité effrénée les a conduits jusqu'à l'oubli de Dieu; mais, en s'éloignant de Dieu, où iront-ils, si ce n'est à l'enfer ? Et l'enfer élargit ses abîmes, et il ouvre sa gueule, pour les engloutir.
Reconnaissance à l'Apôtre du Christ, qui non-seulement s'efforce, par ses exhortations, de ne pas nous laisser nous exposer à ce péril, mais encore nous montre le plus sûr moyen et le secours sur lequel nous pouvons le plus compter pour nous en préserver. Revêtez-vous, dit-il, de notre Seigneur Jésus Christ, et n'accomplissez pas les satisfactions de la chair dans la convoitise. Efforcez-vous de remplir la première partie de cet enseignement et vous y trouverez un moyen et un secours pour l'accomplissement le plus facile de la seconde.
Revêts de Jésus Christ ton intelligence par le moyen de l'étude de Sa parole et de méditations pieuses sur Lui ; ton cœur, par le moyen de la foi en Lui et de la prière, et de l'amour pour Lui ; ta volonté, par le moyen de l'obéissance à Ses commandements ; ta vie, par le moyen de l'imitation de l'exemple de Sa vie, et ton esprit revêtira de la force de Son esprit pour vaincre les forces rebelles de la chair, pour suppléer à la faiblesse naturelle de la chair.
Souviens-toi de Jésus Christ dans l'étable et dans la grotte et tu ne seras pas séduit par le luxe d'une maison magnifiquement ornée.
Souviens-toi de Jésus Christ dans la crèche et sur la paille, et tu auras honte de ton lit moelleux.
Souviens-toi de Jésus Christ dépouillé et revêtu d'un vêtement d'opprobre, et les vêtements magnifiques n'auront plus d'attraits pour toi.
Souviens-toi du vinaigre et du fiel goûtés par le Christ, et tu ne seras plus avide de festins somptueux.
Souviens-toi de Jésus Christ dont, selon la peinture du Prophète, les genoux étaient affaiblis par le jeûne (Ps. CVIII, 24), et le jeûne te paraîtra doux et substantiel plus qu'un festin.
Recevez dans votre cœur Jésus Christ souffrant et mourant sur la croix, et vos membres, qui sont sur la terre (Col., m, 5), seront mortifiés, et ils n'oseront plus revivre .pour la passion et la convoitise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Saint Père Alexis ! comme un père aide à son fils commençant à se relever d'une maladie à revêtir les habits des hommes bien portants, ainsi aide-nous, nous qui désirons nous relever de la faiblesse et de la maladie du péché, par la puissance de tes prières et de la grâce qui t’a été donnée, à nous revêtir de notre Seigneur Jésus Christ, afin que nous marchions en Lui, et que nous arrivions là où tu vis avec Jésus Christ dans les siècles. Amen.

Philarète de Moscou